Budapest Parcours : Retour 17 – Tihanyi 140
Par Emmanuelle Sacchet
Dix-sept ans plus tard, c’est avec un plaisir gigantesque que je retrouve le chemin de la Hongrie et ma plume de Budapest Parcours au JFB. Les choses prennent parfois du temps — la vie aussi. Celle de Lajos Tihanyi, commencée il y a 140 ans, a donné son nom à l’extraordinaire exposition qui s’est tenue durant trois mois à la Galerie nationale hongroise, installée depuis 1975 sur les collines du château de Buda. Arrivée à Budapest le jour de l’inauguration, je me suis gourmandée de ne pas me souvenir de ce peintre né en 1885. Et pour cause : aujourd’hui encensée, son œuvre est pourtant passée presque inaperçue de son vivant et le demeura longtemps après sa mort à Paris en 1938. Devant les 200 œuvres réunies — la plus grande exposition jamais consacrée à l’artiste — une question s’impose : pourquoi ?
Vous connaissiez Mihály Munkácsy, Béla Czóbel, Tivadar Csontváry Kosztka ou József Rippl-Rónai ; vous n’oublierez plus Lajos Tihanyi !

Il serait injuste de résumer une vie tumultueuse en un chapitre ; je vous embarque donc pour quelques minutes… Né Teitelbaum dans une famille bourgeoise juive ayant magyarisé son nom en Tihanyi, son père avait fondé le grand café Balaton pour concurrencer le New York Café. Une méningite contractée à l’âge de onze ans marqua son destin : il perdit l’ouïe, sa voix s’en trouva altérée et il dut apprendre à lire sur les lèvres. Il fréquenta deux écoles d’art sans y trouver sa voie ; son parcours restera largement autodidacte. Cette situation marginale façonna un style pictural et graphique singulier, sans jamais entraver sa sociabilité : il fut toute sa vie entouré d’amis. Il fréquente peintres et écrivains, évolue dans les cercles intellectuels et rejoint un groupe d’artistes qui part peindre l’été à Nagybánya, dans les actuelles régions du Maramureș transylvain. Béla Czóbel, revenu du Salon d’Automne parisien de 1905, est imprégné de fauvisme. Le jeune Tihanyi, séjournant à Badacsony dans la maison familiale, se lance alors dans des paysages aux aplats de couleurs complémentaires : toits violets et jaunes, murs rouges et verts, rues roses dressées vers le ciel, ignorant toute perspective. Les compositions, décalées et resserrées sur l’essentiel, sont renforcées par d’épais contours noirs.
De solo aux Huit.
Le groupe de peintres introduit le modernisme et le fauvisme en Hongrie sous le nom des Nyolcak — « Les Huit » avec Berény, Czigány, Czóbel, Kernstok, Márffy, Orbán, Pór et Tihanyi. De ce dernier, on retient notamment un portrait de tsigane de 1909, au visage triangulaire et tourmenté, oscillant entre Cézanne, Gauguin et Picasso période bleue. Les Huit revendiquent une autonomie farouche face à l’académisme et ambitionnent d’être à la peinture ce que Bartók est à la musique ou Ady à la littérature. Soutenu par ses amis, notamment l’avocat roumain Virgil Ciaclan, qui devient une sorte de mécène, Tihanyi se rend à plusieurs reprises à Paris. Il en rapporte des toiles d’inspiration constructiviste ou impressionniste, dont le métro 6 mais surtout deux versions du Pont Saint-Michel, visuel phare de l’affiche de 2026. Apparues sur le marché vers 2016, ces œuvres seront vendues par les fameuses galeries Kieselbach et Judit Virág pour plus de 400 000 euros chacune.
Radicalisation et émigration.
Dans les années 1910, son trait se radicalise : formes expressionnistes, silhouettes triangulaires prises dans un mouvement tendu — une signature. C’est que le corps est désacralisé depuis Les Demoiselles d’Avignon. L’exposition présente de nombreux autoportraits où l’on reconnaît son sourcil en accent circonflexe sur un visage de clown triste au nez en trompette. La série de portraits de ses amis est tout aussi saisissante. On découvre aussi une vue du pont Margit derrière le tombeau de Gül Baba, avec au premier plan la surprenante villa — détruite en 1967 — de l’architecte Lajos Wagner. En 1918, grâce au cercle du peintre Lajos Kassák, Tihanyi bénéficie enfin d’une exposition personnelle : il est alors reconnu lorsqu’il quitte la Hongrie. Les mesures antijuives et la mort de son père le poussent cependant à émigrer durant l’hiver 1919 — sans savoir qu’il ne reviendra jamais. Vienne, puis Berlin : au café Nuremberg, haut lieu de l’avant-garde hongroise, il rencontre Gyula Halász, alias Brassaï. En Allemagne, son style devient plus audacieux, plus froid, plus géométrique — presque dérangeant.
Abstraction et rêve parisien.
Mais Berlin ne lui convient pas. Il rêve de Paris, où il s’installe définitivement en 1924. La bande se retrouve à La Rotonde, au Dôme, à Montparnasse ou à Montmartre où la vie est moins chère. Il croque au fusain les portraits de Tristan Tzara, Gino Severini, Filippo Tommaso Marinetti, Adolf Loos… Certains tableaux reprennent des compositions du photographe André Kertész, comme le souligne la commissaire Mariann Gergely. À Paris, ses toiles se géométrisent dans des tons bruns. Le succès commercial tarde. Il tente New York en 1929 — mauvais timing. Il bascule alors vers l’abstraction. En 1933, il rejoint le groupe français Abstraction-Création, fondé pour contrer l’influence surréaliste d’André Breton. Ses amis l’aident à survivre, notamment l’homme d’État Mihály Károlyi également exilé en France, dont il fait le portrait. Tihanyi reste pourtant sûr de lui, conscient de la valeur de son œuvre. Dévoué à son art, il ne se marie pas, malgré un charisme certain auprès des femmes. D’émouvants films muets projetés à l’exposition le montre parmi ses amis.
Une fin précoce et deux expositions tardives.
La misère financière, le découragement ? Sa méningite réapparaît. Il meurt brutalement en 1938, à 53 ans. Enterré au Père-Lachaise, Károlyi et le poète Robert Desnos prononcent son éloge funèbre. Ses fidèles amis veillent farouchement à la conservation de ses œuvres et de ses écrits. Dans les années 1960, ils contactent les autorités hongroises. Après dix années de circonvolutions soviétiques, plusieurs centaines d’œuvres sont rapatriées en Hongrie dans les années 1970. En 1973, une première grande exposition lui est consacrée à Budapest, dans la même galerie Nationale alors installée Place Kossuth. Son nom ne dit presque rien à personne. Jusque-là, quelques initiés se contentaient de reproductions noir et blanc. Il faut attendre 2012 pour une rétrospective à la galerie Kogart, sous l’impulsion de Gábor Kovács et de l’historienne de l’art Krisztina Passuth. Beaucoup d’œuvres réapparaissent alors sur le marché. Déjà envolée vers d’autres cartons, j’ai loupé cette piqûre de rappel et suis partie en ignorant ce peintre majeur. Ayant fréquenté à l’époque les salles des ventes et les antiquaires, je me demande combien de ses tableaux j’ai décidément laissé passer ! Quoi qu’il en soit, après cette exposition d’il y a 13 ans, bien des œuvres sont réapparues sur le marché de l’art, notamment des nus et des portraits.
Une leçon de 30 ans d’histoire de l’art.
Comment expliquer un si long oubli ? Or lui se considérait comme un grand peintre. Doublé d’un personnage ambiguë dont l’obsession était de conserver l’entièreté de son œuvre. A chaque déplacement il emballait tout soigneusement et embarquait un paquetage hallucinant. Il devait vendre mais en même temps voulait tout conserver. À revoir la rétrospective d’un œil neuf, je me demande soudain si ce hongrois n’a pas été considéré par le grand Paris comme un suiveur, un influencé, un artiste honnête qui évolue avec son temps. Effectivement, on pense tour à tour à Gauguin, Matisse, Cézanne, Picasso, Kokoshka, Rodchenko et tant d’autres. Alors que ce qui saute aux yeux et au cœur, c’est le formidable panorama de trente ans d’art moderne que Tihanyi offre à la postérité avec sa touche personnelle, son engagement décalé, son regard anguleux, son ouïe inventée. 30 ans de peinture devenue officielle. Et lui aussi, presque un siècle plus tard.
Véritable succès, l’exposition s’est achevée le 15 février 2026 à Budapest, multipliant les événements, jusqu’à l’Institut français avec les conférences Micro-Folies de Blanka Bán et les visites d’Andrea Zombori. Puissent les expositions de 1938, 1973, 2012 et 2026 en appeler d’autres, partout dans le monde — pour ne plus avoir à attendre si longtemps.
Merci Budapest pour ce retour haut en couleurs !