N’ouvrez pas les archives !

N’ouvrez pas les archives !

Kati Marton

Kati Marton et son monodrame joué au CEU, à Budapest

Kati Marton est une célèbre journaliste et écrivaine américaine d’origine hongroise.

Si sa vie s’est jouée entre la Hongrie et les Etats-Unis, Paris a joué également un rôle important dans sa trajectoire – dont témoignent ses livres et sa pratique du français.

Elle est arrivée a Budapest, avec la comédienne et productrice Erika Marozsán, pour la présentation du monodrame tiré de son roman « N’ouvrez pas les archives ». Nous sommes invités pour la première, en anglais, à la Central European University (CEU) Budapest, programme de la Participation citoyenne Art et Culture CEU.

Kati Marton
Photo : Seres Flóra

JFB : Ce roman raconte une période tragique de la vie de votre famille, de vos parents en Hongrie – dans les années 1950 où ils ont été condamnés – comme journalistes, correspondants pour des agences de presse américaines : ennemies du peuple. Leur procès a été instrumenté, monté de toutes pièces.

C’est assez symbolique de se voir et d’en parler à Budapest après les grands changements que nous venons de traverser en Hongrie, alors que vous revenez à Budapest après de nombreuses années d’absence imposées par le régime déchu. Vous êtes présente pour la première de votre spectacle.

Que nous apprend votre roman et le monodrame qui en est tiré ?

Kati Marton : Merci et quel plaisir de faire votre connaissance et de pouvoir parler en français. Une langue que j’adore, qui n’est pas la mienne. Je suis née ici à Budapest et j’étais élevée dans la langue hongroise, même si j’ai écrit mes livres en anglais, ma langue d’adoption. Je viens de terminer mon onzième livre.

Le français a toujours été pour moi la plus belle langue. Ma mère était francophone et quand j’étais enfant, j’avais une gouvernante française. Le titre français de mon roman est „N’ouvrez pas les archives” – C’est ce que mes amis hongrois m’ont dit quand ils ont su que je faisais des recherches sur mon passé. Ils m’ont conseillé de ne pas ouvrir ces archives puisque mes parents n’étaient plus en vie. Ils craignaient que je fasse des découvertes malheureuses, qui pourraient me bouleverser. Mais je suis très têtue et j’ai fait ce travail. Et en effet, j’ai découvert un tas de choses qu’un enfant ne doit pas savoir au sujet de ses parents. Pourtant, quand j’ai découvert ces informations sur une des centaines de feuilles contenues dans un dossier „Les Marton n’ont impliqué aucun Hongrois lors des interrogatoires très durs qu’ils ont subis”, j’ai compris à quel point mes parents étaient des journalistes courageux.

Kati Marton

JFB : Situons un peu l’histoire. Cela se passe dans les années 50, un récit qui relève presque de l’absurde, véritable défi ce couple de journalistes qui écrit en Hongrie pour la presse américaine – comment cela s’est passé ?

Kati Marton :  Mes parents étaient très courageux et arrogants à la fois. Ils venaient de survivre à la période la plus dangereuse de l’histoire moderne de l’Europe, le nazisme, qui a touché très fortement la Hongrie. Mes grands-parents sont d’ailleurs morts dans le camp d’Auschwitz. Mes parents, eux, ont survécu parce qu’ils ont été cachés par des amis chrétiens, dans um immeuble tout près de la CEU. Ils avaient l’”audace” de survivre et ils croyaient qu’après les nazis, les communistes ne seraient pas aussi dangereux. „On va se débrouiller” pensaient-ils. Ils ont alors travaillé avec les Américains, dans une période de guerre froide, comme correspondants pour les grandes agences de presse : AP pour mon père et et United Presse pour ma mère. Ils travaillaient donc pour deux agences concurrentes et par conséquent, ce n’était pas toujours très calme à la maison. Mais c’est à cette époque-là, à l’âge de 5-6 ans que j’ai décidé que je deviendrais moi aussi journaliste. Et j’ai choisi ce même chemin, mais sans les dangers auxquels ils ont été exposés. Ce qui m’a étonné quand j’ai eu entre mes mains ces archives, c’était de réaliser comment ils avaient pu affronter tous ces dangers avec deux enfants. Mais ils étaient jeunes, tous deux très attirants, avec une folle envie de vivre. Ils ont eu tous les deux des tentations extraconjugales auxquelles ils n’ont pas su résister. Grâce aux dossiers de la police secrète AVO –sorte de Stazi ou KGB – maintenant je sais presque tout au sujet de mes parents, de leur courage et de leurs faiblesses aussi. C’étaient des gens très humains. Mais surtout courageux.

Ils ont été condamnés, et libérés au bout d’un certain temps, après presque deux ans pour papa et après un an pour maman. Evidemment, cette période m’a semblé interminable, en tant qu’enfant, parce que personne ne m’a expliqué pourquoi ils avaient disparu : ni les amis, ni les voisins. J’ai donc cru que je ne les verrais plus. Cela m’a fait souffrir. Si on m’avait juste dit que leur absence allait durer un an, cela m’aurait aidé. Mais tout le monde avait peur à l’époque, alors personne ne parlait.

Kati Marton

JFB : Vous êtes devenue, comme ils le souhaitaient, une américaine, puis une journaliste et écrivaine célèbre. Vous avez appris sur le tard vos origines juives, au moment d’écrire un livre sur Wallenberg qui a sauvé des milliers de Juifs hongrois. Vous êtes auteure de 11 livres – autant de sujets à exploiter une autre fois peut-être. Le monodrame que vous présentez à Budapest, est interprété par Erika Marozsán, comédienne et productrice New Yorkaise et Hongroise.

Kati Marton :  C’est une grande actrice. Elle est formidable. Elle joue mon rôle mieux que moi-même ! J’ai beaucoup appris auprès d’elle. Elle m’a écrit un jour pour me dire qu’elle venait de lire mon livre „The Enemies of the People”. Elle en a tiré le meilleur, a extrait les parties les plus saisissantes, et a créé une nouvelle œuvre – avec une musique originale, jouée par deux grands musiciens hongrois. Et pour moi, c’est très émouvant de voir mes mots prendre vie à travers la voix d’une actrice qui est vraiment une des meilleures que je n’ai jamais vue. Je n’ai jamais pensé que mon livre deviendrait une pièce de théâtre, et surtout qu’elle serait jouée dans ma ville natale, à Budapest où je n’ai pas pu séjourner pendant six ans parce que Mr Orbán a fait une campagne de dénigrement contre moi. On se connaissait pourtant depuis des années, mais, comme tous les dictateurs, il avait besoin de trouver des ennemis. Après avoir diabolisé Soros, il s’en est pris à moi. J’ai donc subi un peu le même sort que mes parents, traités également comme des ennemis du peuple. Et finalement, je suis fière de cette tradition : endosser cette étiquette „d’ennemis du peuple”, tout comme mes parents, ce que ni eux ni moi n’avons évidemment jamais été. Mes parents étaient des patriotes. C’est dommage que des puissances cherchent ainsi à créer des ennemis, pour se maintenir au pouvoir.

Aujourd’hui, j’espère que la Hongrie va changer et que les Hongrois ont appris de cette période que la démocratie est une chose très fragile, et que l’on ne peut pas jouer avec. C’est une leçon que mon pays, l’Amérique, est en train d’apprendre aussi. Il faut rester prudents parce que la démocratie n’est pas du tout garantie. Les médias ont un rôle essentiel dans le processus démocratique. Et il faut que les journalistes, comme l’étaient mes parents, fassent librement leur travail, sans les punir pour leurs choix.

JFB : Vous étiez correspondante et auteure de livres qui décrivent les négociations très importantes pour la paix dans des régions pour lesquelles ce sujet reste d’une actualité brûlante. Vous évoquez le Moyen Orient et beaucoup d’autres régions.

Kati Marton :  J’ai passé également beaucoup de temps dans les Balkans où mon mari, Richard Holbrooke, en tant que négociateur américain, a joué un rôle clé dans la négociation qui a abouti à l’accord de Dayton, mettant fin à la guerre. Je l’ai accompagné dans ses négociations et j’ai beaucoup appris sur les gens qui menacent la paix.

JFB : Au JFB, nous recevons régulièrement des stagiaires français, étudiant à Sciences Po, et j’ai remarqué que vous aussi, vous avez fait des études à Sciences Po à Paris. Paris a visiblement joué et continue de jouer un rôle important dans votre vie – vous avez d’ailleurs dédié un livre à la capitale française : „Paris : a love story” – éditée également en hongrois - avec une jolie photo sur la couverture.

Kati Marton :  C’est là que Richard m’a fait la cour. C’est là aussi que je suis tombée amoureuse de mon premier mari, grand journaliste, et père de mes deux enfants.

Kati MartonCe n’est pas très original de tomber amoureuse à Paris, c’est un cliché en quelque sorte, mais mes deux maris ont été deux grands hommes très différents. Dans une vie éparpillée entre l’Amérique et l’Europe, Paris est comme un trait d’union. J’y passe beaucoup de temps. Ces dernières années, Paris a remplacé un peu Budapest, elle a été ma deuxième ville. J’avais toujours un pied en Europe. Je suis très contente de pouvoir revenir enfin à Budapest et de parler cette langue impossible, impraticable ailleurs, mais si belle : le hongrois.

JFB : A Paris, il y a des traditions révolutionnaires. Vous y avez vécu mai 68, alors jeune étudiante de Sciences Po.

Kati Marton :  C’était un moment qui m’a rappelé ce que j’ai vécu encore plus jeune à Budapest, lors de la révolution de 56. J’avais 7 ans. Mes camarades parisiens de Sciences po trouvaient „amusants” les événements de mai 68, comme s’il s’agissait d’une pièce de théâtre.

Pour moi, c’était beaucoup plus grave, car j’avais le souvenir de 1956, où des gens étaient pendus à des lampadaires dans les rues de Budapest. Je savais que parfois la révolution ne finit pas comme on le croit. Cela peut prendre une tournure plus violente et donc pour moi, ce n’était pas un jeu. Mais oui, j’ai vécu ces jours dont le souvenir figure dans mon livre, „Paris, une histoire d’amour”.

Propos recueillis par Éva VÁMOS

Kati Marton

Mémoire en miroir 

L'enfance de Kati Marton incarnée par Erika Marozsán

Sur la scène, les notes d’un violon et d’un accordéon font résonner un air hongrois envoûtant. Puis la voix d’Erika Marozsán, suave et profonde se fond dans cette mélodie, et s’impose, rythmée, retraçant une enfance bousculée, celle de Kati Marton. 

Kati Marton
Avec le concours des musiciens-compositeurs de Marton Kovács et Ádám Moser, photo : Seres Flóra

Dans cette pièce, l’actrice hongroise incarne en effet la célèbre journaliste et écrivaine américaine, celle qui, devenue adulte, refait vivre son passé et celui de ses parents, correspondants d’agences de presse américaines à Budapest, au lendemain de la deuxième guerre mondiale, dans un livre autobiographique « Enemies of the People: My Family's Journey to America » ("Ennemis du peuple : le voyage de ma famille vers l'Amérique").

Erika Marozsán remonte le fil à partir des archives de la police secrète hongroise dans lesquelles Kati Marton s’est plongée après la mort de ses parents.

Assise au milieu de la scène, elle est tout sauf statique, elle virevolte d’un personnage à l’autre, elle conte, reprend la mélodie, porte la voix de Kati, mais aussi celle de ses parents, Ilona and Endre, deux personnages haut en couleur, qui toisent les drames de leur vie, passant d’un régime autoritaire à un autre avec une forme d’insolence, et aussi de courage. Elle raconte, entre drame et humour, leur relation sentimentale révélée par les archives, une relation complexe, faite de contradictions et surtout d’amour. Elle raconte aussi leur arrestation par le régime communiste hongrois, accusés tous deux d’espionnage au profit des Etats-Unis, traités comme ennemis du peuple, et leur captivité, éloignés de leurs deux filles pendant deux années. Elle relate enfin les doutes, la douleur de cette petite fille qui ne sait pas, ne comprend pas cette absence car personne ne lui explique.

Kati Marton

Dans une discussion qui a suivi la pièce, animée par Katia Mead, consultante américaine en affaires publiques et diplomatie culturelle, Kati Marton a rappelé combien les régimes autoritaires rendaient vulnérables les citoyens. Elle a confié voir dans les récents changements en Hongrie la preuve, pour le reste du monde, que l'autoritarisme n'est pas une fatalité et que la démocratie triomphe parce qu'elle produit des sociétés plus heureuses.

 

 

 

Gwenaëlle Thomas

Kati Marton

 

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