Les années Cannes à l’Institut Français de Budapest
L’Institut Français de Budapest a proposé une série de projections exceptionnelle de films français présentés au Festival de Cannes, offrant au public l’occasion de redécouvrir les films célèbres sous un angle résolument contemporain. Voici notre chronique :
Mon oncle d’Amérique : Alain Resnais met le comportement humain sous microscope
Avec Mon oncle d’Amérique, Alain Resnais signe l’un de ses films les plus audacieux. Sorti en 1980, ce long métrage hybride mêle fiction, essai scientifique et réflexion sociale.
À travers les destins croisés de trois personnages, le réalisateur interroge les mécanismes qui gouvernent nos actions, nos choix et nos échecs.
Un film-laboratoire où la biologie rencontre la sociologie, et où le cinéma devient un outil d’analyse du vivant.
Des trajectoires individuelles pour éclairer l’humain
Resnais construit son récit autour de trois personnages issus de milieux sociaux distincts :
Jean Le Gall (interprété par Roger Pierre) est un bourgeois ambitieux partagé entre carrière politique et vie sentimentale. Janine Garnier (interprétée par Nicole Garcia), est une comédienne issue d’un milieu ouvrier militant, en quête d’émancipation et puis René Ragueneau (interprété par Gérard Depardieu), est un fils de paysan devenu directeur d’usine, pris dans les tensions hiérarchiques du monde du travail.
Chacun d’eux se heurte à des forces qui le dépassent : pressions sociales, conflits professionnels, désirs contrariés et chacun d’eux tente d’y répondre avec les moyens que lui offre son histoire personnelle.
Les grandes thématiques du film :
Le comportement humain et ses déterminismes et les rapports de domination
Le film explore les ressorts fondamentaux de nos actions : recherche de plaisir, éviter la douleur, stratégies de survie. Resnais montre comment ces mécanismes, loin d’être purement psychologiques, sont enracinés dans notre biologie.
L’un des concepts centraux du film est comment l’individu se retrouve paralysé, lorsque ni la fuite ni la lutte ne sont possibles.
Cette inhibition, explique Laborit, génère stress, souffrance et parfois maladie.
Les personnages en offrent des illustrations concrètes : blocages professionnels, impasses affectives, conflits hiérarchiques.
Qu’ils soient amoureux, sociaux ou professionnels, les rapports de force structurent les relations humaines.
Le film montre comment ces dynamiques, héritées de nos instincts les plus anciens, se rejouent dans la société moderne.
Origine familiale, éducation, capital culturel : autant de facteurs qui orientent les trajectoires. Resnais ne propose pas un déterminisme absolu, mais montre comment les possibilités d’action sont inégalement réparties.
Le film superpose les souvenirs, les images mentales et des extraits de cinéma classique. Cette mise en abyme interroge la manière dont chacun se raconte sa propre histoire et comment ces récits influencent nos choix.
Henri Laborit : le fil conducteur du film
Neurobiologiste et penseur du comportement, Laborit intervient tout au long du film pour commenter les situations vécues par les personnages.
Ses apports principaux sont les systèmes de récompense et de punition, les comportements de fuite, de lutte et d’inhibition, ainsi que ; les effets du stress sur l’organisme ;
Resnais intègre des images de laboratoire pour illustrer les principes exposés par Laborit.
Ces séquences, loin d’être anecdotiques, mettent en parallèle les réactions animales et humaines face au stress, à la punition ou à l’absence d’issue.
Les références culturelles et cinématographiques
Resnais utilise des extraits de films anciens pour représenter les imaginaires des personnages.
Chaque protagoniste est associé à une figure du cinéma français, comme si leurs vies étaient hantées par des modèles culturels qui influencent leurs comportements.
Le film devient ainsi une réflexion sur la manière dont la culture façonne nos identités. Dans Mon oncle d’Amérique, Alain Resnais ne se contente pas de raconter les trajectoires de trois personnages pris dans les filets du déterminisme social et biologique.
A travers des extraits de films où apparaissent Danielle Darrieux, Jean Gabin, Jean Marais ou encore Pierre Fresnay, Resnais construit un jeu de miroirs où les protagonistes se reflètent dans des figures mythiques du septième art.
Ces images ne sont pas de simples clins d’œil cinéphiles : elles révèlent comment chacun se raconte sa propre vie à travers des modèles culturels.

Trois personnages, trois imaginaires cinématographiques
● Jean Le Gall, le double héroïque de Jean Marais
Bourgeois ambitieux, sûr de lui, Jean Le Gall se projette dans l’élégance et la prestance de Jean Marais.
Marais, avec son aura de héros romantique et d’homme d’action, incarne l’image que Jean veut donner de lui même. Les extraits où apparaît Marais fonctionnent comme une projection narcissique : Jean se voit dans un rôle plus grand que nature, celui d’un homme destiné à briller.
● Janine Garnier, l’écho féminin de Danielle Darrieux
Issue d’un milieu modeste, Janine cherche à s’émanciper et à devenir comédienne.
Son imaginaire se cristallise autour de Danielle Darrieux, figure de femme moderne, libre, élégante, capable de s’extraire des contraintes sociales.
Darrieux représente pour Janine : l’indépendance, la réussite artistique, et la féminité assumée. Les extraits où apparaît Darrieux deviennent une promesse d’avenir, un modèle d’ascension possible.
● René Ragueneau, la filiation populaire avec Jean Gabin
Fils de paysan devenu directeur d’usine, René est associé à Jean Gabin, incarnation de la classe populaire dans le cinéma français.
Gabin, avec sa dignité rugueuse et son humanité profonde, reflète la condition de René, un homme simple, travailleur, qui est pris dans des rapports de domination qui le dépassent.
Les images de Gabin soulignent la tragédie silencieuse de René : celle d’un homme qui lutte pour exister dans un système hiérarchique implacable.
Un film qui interroge la liberté
Au-delà de son dispositif original, Mon oncle d’Amérique pose une question essentielle :
Sommes-nous libres ou déterminés ?
Laborit répond que comprendre nos mécanismes ne les supprime pas, mais nous donne la possibilité d’agir autrement. Resnais, lui, transforme cette idée en cinéma : un cinéma qui éclaire, qui questionne, et qui invite à regarder nos propres comportements avec un œil neuf.
Le Ravissement : un premier film saisissant sur les failles intimes et les illusions du cœur
« Le Ravissement » d’Iris Kaltenbäck a captivé le public venu découvrir l’un des premiers films français les plus remarqués de ces dernières années.
Sélectionné à la Semaine de la critique à Cannes en 2023, ce drame psychologique porté par Hafsia Herzi continue de susciter débats et émotions, tant par la finesse de son écriture que par la puissance de son interprétation.
Une histoire née d’un fait divers minimaliste
Le film s’inspire d’un fait divers réduit à « deux lignes dans un journal » : une femme empruntait l’enfant de sa meilleure amie pour faire croire à un homme qu’elle en était la mère. De cette anecdote troublante, Kaltenbäck tire un récit intime et bouleversant. Lydia, sage-femme récemment séparée, rencontre Milos, un chauffeur de bus peu enclin à s’engager. Lorsque sa meilleure amie Salomé accouche, Lydia croise Milos à l’hôpital et lui fait croire que ce bébé est le leur.
Ce mensonge, d’abord fragile, devient un refuge puis un piège, révélant la vulnérabilité d’une femme qui cherche désespérément à combler un vide affectif.
Un réalisme sensible au cœur de la maternité
Tourné en partie à la maternité des Lilas, le film s’ancre dans un réalisme presque documentaire.
L’équipe réduite et l’actrice principale ont longuement observé le travail des sages-femmes pour reproduire avec précision les gestes du quotidien hospitalier.
Cette immersion donne au film une texture sensible, où chaque scène d’accouchement ou de soin reflète la propre fragilité de Lydia.
Entre solitude urbaine et dérive intérieure
La mise en scène, influencée par des films centrés sur des « héros ordinaires » comme Taxi Driver ou Panique à Needle Park, mais aussi par le cinéma contemplatif d’Edward Yang et de Hou Hsiao Hsien, filme la ville comme un espace d’errance et de silence.
Lydia y apparaît comme une silhouette en décalage, glissant peu à peu dans une fiction qu’elle construit pour survivre.
Une réception critique remarquable
Depuis sa présentation à Cannes, Le Ravissement a accumulé les distinctions :
● Prix SACD de la Semaine de la critique,
● Prix Louis Delluc du premier film,
● Prix du meilleur premier film français du Syndicat Français de la Critique.
Hafsia Herzi a également été nommée au César de la meilleure actrice, saluée pour la justesse et la retenue de son interprétation.
Un film qui marque durablement
La projection du 21 mai 2026 à l’Institut français de Budapest a confirmé l’impact durable du film. Le Ravissement scrute avec délicatesse les failles d’une femme ordinaire, révélant la puissance narrative des gestes minuscules, des silences et des mensonges qui disent parfois plus que la vérité.
Un film qui interroge, bouleverse et reste longtemps en mémoire.
« Portrait de la jeune fille en feu » : quand le cinéma rallume les braises du regard
L’Institut français de Budapest a proposé une projection exceptionnelle de Portrait de la jeune fille en feu.
Lorsque Céline Sciamma présente Portrait de la jeune fille en feu en 2019, elle ne signe pas seulement une histoire d’amour : elle compose une méditation sur le regard, la création et la liberté féminine.
Le film, couronné du Prix du scénario et de la Queer Palm à Cannes, s’est imposé comme une œuvre charnière, à la fois intime et politique, où chaque plan semble respirer comme un tableau.
Un récit où le regard devient langage
Marianne, peintre, observe Héloïse pour en réaliser le portrait qu’elle refuse de poser.
Cette contrainte narrative devient un moteur esthétique : le film explore la manière dont un regard peut révéler, troubler, transformer.
Sciamma place ainsi le regard féminin au centre de sa mise en scène, renversant les codes traditionnels du cinéma et de la peinture.
Une parenthèse féminine, hors du monde
Le film se déroule dans un espace-temps suspendu : une île bretonne, quelques jours volés à la société, une maison où ne circulent que des femmes.
Marianne, Héloïse et Sophie forment une micro communauté où se tissent solidarité, désir et transmission.
La lecture du mythe d’Orphée, l’avortement clandestin, le chant nocturne autour du feu, autant de scènes qui composent une culture féminine autonome, fragile mais lumineuse.
L’amour comme expérience esthétique
La romance entre Marianne et Héloïse n’est pas seulement racontée : elle est peinte, sculptée, mise en lumière.
La photographie de Claire Mathon, récompensée d’un César, donne au film une texture picturale rare.
Chaque geste, chaque silence, chaque souffle devient matière à émotion.
L’amour, ici, n’est pas un drame : c’est une révélation, une initiation, une œuvre.

Orphée et Eurydice : un mythe réinventé
Le mythe traverse le film comme une ligne de force. Il structure la narration, inspire les personnages, éclaire leur destin.
Lorsque Marianne se retourne une dernière fois vers Héloïse en robe de mariée, le film rejoue le geste d’Orphée, mais Sciamma en propose une lecture nouvelle : le retournement n’est pas une faute, mais un choix artistique.
L’amour perdu devient la naissance d’une œuvre.
Un film qui continue de brûler
Depuis sa sortie, Portrait de la jeune fille en feu n’a cessé de nourrir débats, analyses et émotions.
Il est étudié dans les universités, célébré dans les cinémathèques, et régulièrement projeté dans les instituts culturels, comme à Budapest, où la séance du 13 mai 2026 a rappelé combien ce film demeure vivant, vibrant, nécessaire.
« L’Histoire de Souleymane : la traversée d’un homme, la conscience d’un pays »
Dans la pénombre feutrée de l’auditorium de l’Institut français, un silence dense s’est installé avant même que l’écran ne s’allume.
Comme si chacun pressentait que ce qui allait se jouer là dépassait le simple cadre d’une projection.
L’Histoire de Souleymane, le film de Boris Lojkine est une œuvre qui qui marche au rythme d’un cœur battant
Lojkine filme Paris comme un labyrinthe contemporain, un territoire où l’on circule sans jamais vraiment appartenir. Souleymane, jeune migrant guinéen, y traverse 48 heures de survie, de fatigue, de courage, de solitude. Son vélo devient son radeau, son souffle devient sa boussole. Il avance, parce qu’il n’a pas le droit de s’arrêter.
Le réalisateur capte cette course avec une précision presque organique : Chaque détail devient un fragment de vérité : le cliquetis de la chaîne, la pluie sur les joues et la lumière des phares qui découpent la nuit Chaque détail devient un fragment de vérité.
Le théâtre invisible de l’administration
Au centre du film il y a un bureau, une table, deux chaises et un entretien d’asile qui ressemble à un jugement silencieux.
Face à Nina Meurisse, dont le jeu d’une sobriété tranchante évoque les grandes actrices du cinéma européen, Souleymane tente d’exister.
Il a acheté un récit politique fictif affirmant qu’il est un membre de l’UFDG, un parti d’opposition guinéen, un mensonge de survie.
Mais la vérité, fragile et nue, finit par remonter à la surface.
Ce moment, d’une intensité presque théâtrale, révèle ce que le cinéma peut avoir de plus puissant : Faire entendre ce qui d’ordinaire ne s’entend pas.
Abou Sangaré : la présence d’un homme, la force d’une vie
Dans le rôle principal, Abou Sangaré ne joue pas : il habite.
Son visage porte la fatigue des nuits sans sommeil, son regard porte la dignité de ceux qui n’ont plus rien à perdre, son corps porte l’histoire de milliers d’autres.
Sa performance, récompensée à Cannes 2024 puis aux César 2025, dépasse le cadre du cinéma.

Elle touche à quelque chose de plus vaste, elle touche a la mémoire collective, a la responsabilité sociale, a la question brûlante de l’accueil.
À Budapest, la salle est restée silencieuse longtemps après le générique.
Un silence lourd, habité, presque solennel.
Comme si chacun mesurait soudain la distance entre les discours politiques et les vies réelles, entre les frontières dessinées sur les cartes et les frontières vécues dans les corps.
Dans une Europe traversée par les tensions migratoires, L’Histoire de Souleymane agit comme un miroir culturel, un rappel que l’art n’est jamais déconnecté du monde : il en est la respiration, parfois la conscience.
Un film qui s’inscrit dans la grande tradition du cinéma social
On pense à Loach, à Dardenne, à Cantet. Mais Lojkine impose sa propre voix par une écriture visuelle nerveuse, une approche quasi documentaire, et une tendresse pudique pour ses personnages.
Son film n’accuse pas, il montre, et c’est précisément ce qui le rend si bouleversant.
C’est un choc esthétique, politique et profondément humain
L’Histoire de Souleymane n’est pas un manifeste, c’est un récit, c’est un visage que l’on n’oublie pas. C’est une respiration, une main qui frappe à la porte du monde en demandant simplement :« Regardez-moi. Écoutez-moi. Comprenez-moi. »
À Budapest, ce soir-là, ce film a trouvé un écho.
Méline Pereira, Océane Cance et Clément Desquennes