Budapest : Hongrois et Français réunis dans un même hommage à Cziffra

Budapest : Hongrois et Français réunis dans un même hommage à Cziffra

Cziffra

Concert de gala

Nous avons déjà évoqué ici la mémoire du pianiste virtuose Georges (György) Cziffra dont nous fêtions ce 5 novembre le centenaire de la naissance. Au nombre des manifestations programmées, un concert de gala donné à Budapest par l´Orchestre philharmonique de Radio-France accompagné par le pianiste János Balázs en soliste. Concert très attendu qui, par la qualité de ses interprètes, aura dépassé nos attentes et, visiblement, celles du public. Dont nous rappellerons le programme : Fantaisie hongroise (piano et orchestre) de Liszt, „Cziffra Psodie” (concerto de piano) de Péter Eötvös, en création ce soir et la symphonie en ré mineur de César Franck. 

Un mot, tout d´abord, sur le soliste, János Balázs. Trop jeune pour avoir connu Cziffra (décédé en 1994), János Balázs n´en demeure pas moins un fervent admirateur de son aîné. Dont il refuse de mettre en avant le côté virtuose, voyant bien au-delà en lui un musicien accompli, d´une grande profondeur et non limité au répertoire romantique (Liszt, Chopin) où on l´enferme trop souvent. Nous ayant ainsi laissé des enregistrements du répertoire baroque, telles ses remarquables interprétations de Scarlatti. János Balázs qui a noué de nombreux liens avec la France, se rendant régulièrement à Senlis où Cziffra vécut et créa sa Fondation. Pour aboutir en 2016 à l´instauration d´un „Festival Cziffra” qui se tient chaque année en Hongrie avec la participation d´artistes venus du monde entier. Tels, cette année, les musiciens de l´Orchestre de Radio-France et leur chef, le Finlandais Mikko Franck.

Morceau de bravoure qui emporte généralement la faveur du public, la Fantaisie hongroise est une sorte de pot-pourri rassemblant des airs populaires, notamment extraits de ses rhapsodies („Phantasie über ungarische Volksmelodien”). Mais surtout une occasion de mettre en valeur la virtuosité du soliste. En fait de virtuosité, János Balázs nous épata ce soir par l´incroyable aisance, voire l´insolence avec laquelle il se tira du jeu. Mais ce que nous voudrions également souligner est la présence de l´orchestre qui, ne se cantonnant pas au simple rôle d´accompagnateur, prit sa part entière au jeu, à égalité avec le soliste, nous servant une exécution tout aussi „virtuose”, et offrant de merveilleuses sonorités (notamment du rang des cuivres et percussions). Le tout dans une remarquable symbiose entre soliste et orchestre, visiblement bien rodés.

Cziffra

Pour la suite, un mot sur le créateur de la partition (Cziffra Psodia), Péter Eötvös, à qui nous laisserons la parole : „C´est avec joie que j´ai reçu la commande d´une pièce pour le centenaire de Cziffra. De nombreuses attaches le liaient à ma famille, et moi-même, enfant, ai eu l´occasion de le rencontrer. Ma mère (pianiste) étudia dans la même classe au Conservatoire. Au début des années cinquante, libéré des travaux forcés auxquels il avait été condamné, ma mère l´aida à trouver des cafés où se produire dans des concerts de l´après-midi.” (1) Basant sa composition sur une vie qu´il qualifie de „rhapsodique”, un drame alternant succès et tragédies. „Telle est l´atmosphère que j´ai cherché à rendre, axée non sur la virtuosité, mais bien plutôt sur le destin de la vie artistique du maître.” Une œuvre en quatre parties qui retrace la vie de Cziffra avec ses épreuves et ses joies. Tel le premier mouvement retraçant son passage sur le chantier où il s´était vu condamné, rendu avec un réalisme sans concession, suivi d´un solo du piano (2e mvt) contrastant par son atmosphère recueillie, sorte de méditation. Une œuvre très applaudie (en présence du compositeur).

Mais là où le pianiste allait étonner son monde, c´est dans les deux bis qu´il nous offrit. Tout d´abord une belle et longue paraphrase sur des valses de Strauss (un des morceaux favoris de Cziffra), mais aussi par le second bis : improvisations sur le thème du „Happy birthday”. Dans un jeu déjanté où il s´en donna à cœur joie, variant à l´envi les styles (jusqu´à une version rag time!) et insérant brièvement entre deux des airs inattendus (les quatre notes de la Ve, Ode à  la Joie, Für Elise, etc.), petits clins d´œil chargés d´humour particulièrement appréciés du public.

Différente fut la seconde partie du concert, avec la Symphonie en ré mineur de César Franck. Dont nous avons déjà dit l´accueil critique qu´elle reçut lors de sa création - jugée par d´aucuns trop „bizarre”…. - mais devenue aujourd´hui un „classique” de nos salles de concert. En trois mouvements. On retiendra notamment la délicieuse mélodie de la clarinette, rythmée par les cordes, qui parcourt le mouvement central, allegretto. Mais aussi le thème entraînant de son dernier mouvement (allegro non troppo). En bis : Finlandia de Sibelius. Ce soir admirablement rendue par un orchestre en forme, débordant d´énergie sous la baguette inspirée de son chef finlandais, sur un tempo peut-être un tantinet rapide. Offrant de merveilleuses sonorités, notamment - sans jeu de mot - par la brillance des cuivres. Pour nous une découverte. Nous avions entendu cette formation à plusieurs reprises par le passé. Force est de reconnaître qu´au vu de ce concert, elle peut être probablement considérée comme l´une de nos meilleures formations (méritant au passage son ajout de „philharmonique”). A mettre à l´actif de son chef.

Soirée de gala ? Certes, mais demeurée conviviale dans un climat naturel tout à la fois recueilli et détendu, exempt de tout protocole.  A l´image du maître. Le meilleur hommage que l´on eût pu lui rendre.

Pierre Waline

Crédit photographique (séances de répétition): Attila Nagy 

(1): Péter Eötvös aura par la suite plusieurs occasions de rencontrer le maître à Senlis et se lia avec son fils, G. Cziffra junior, chef d´orchestre.

(2). concert répété le 7 novembre à Paris (Maison de la Radio).

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