Budapest Parcours : L’inconnue du film de la grande arche

Budapest Parcours : L’inconnue du film de la grande arche

La Grande Arche

Par Emmanuelle Sacchet

Du cube à l’arche, de Cossé à Demoustier

Le JFB s’est rendu à la rencontre de Laurence Cossé à la librairie Prélude. Invitée par l’Institut français, la romancière n’est pas si inconnue que cela : son livre La Grande Arche, publié il y a dix ans aux éditions Gallimard, vient d’être adapté au cinéma dans le film L’Inconnu de la Grande Arche de Stéphane Demoustier, que le public francophone a, dans l’ensemble, salué. Auteure d’une douzaine d’ouvrages, également journaliste et productrice, elle affectionne les enquêtes approfondies qui nourrissent ses récits, souvent centrés sur l’histoire et le patrimoine. C’était aussi sa première visite en Hongrie.

Plutôt qu’un roman, La Grande Arche est une enquête historique sur la construction de la Grande Arche de La Défense, à travers les décisions politiques et les défis architecturaux de la France de François Mitterrand. L’idée du livre est née d’une observation personnelle : parisienne, Laurence Cossé passait souvent par La Défense et s’est interrogée sur l’histoire de ce monument emblématique, dont elle est vite tombée amoureuse. Intriguée par la mort prématurée de son architecte, elle a alors mené près de deux ans d’enquête, pressentant que la proximité de la gloire et de la mort ferait un bon sujet de livre.

Au cœur du récit se trouve l’architecte danois Johan Otto von Spreckelsen, quasi inconnu lorsqu’il remporta en 1982 un concours international réunissant près de 800 architectes, n’ayant construit jusque-là que sa propre maison et quatre églises. Séduit par la radicalité esthétique de son projet — un cube monumental conçu comme un « arc de triomphe moderne » —, Mitterrand le choisit personnellement, prouvant son appétence pour l’architecture. Mais le chantier se révéla rapidement complexe, voire épique, entre contraintes techniques, tensions administratives et changements politiques.

La Grande Arche

Inflexible, l’architecte finit par démissionner en 1985, épuisé par les modifications imposées à son projet, et mourut encore très jeune en 1987, sans avoir vu l’édifice achevé. L’ouvrage fut finalement mené à bien par un autre architecte, Paul Andreu, formidable et vaillant maître d’œuvre du bâtiment. Laurence Cossé interroge avec brio, et non sans humour, le génie gaulois tournant facilement au fiasco dans certaines entreprises. Elle évoque la désinvolture à la française de personnalités brillantes au singulier, mais capables de torpiller collectivement les meilleurs projets. Pour l’auteure, cette histoire est celle d’une « tragédie sans malfaiteurs », où visions artistiques, décisions politiques et malentendus culturels ont transformé un projet ambitieux en un monument à la fois spectaculaire et paradoxalement difficile à habiter.

Si la Grande Arche est l’un des symboles majeurs de La Défense, son histoire reste marquée par les tensions de sa genèse et par une question jamais totalement résolue : celle de sa fonction. Conçue à l’origine comme une « Maison de la communication », dont le projet fut tout bonnement annulé lors de la cohabitation, l’édifice n’a jamais trouvé d’usage pleinement satisfaisant. D’ailleurs, tous les Parisiens la connaissent, mais personne n’en saisit vraiment la fonction. J’ai, pour ma part, eu l’occasion de visiter la Grande Arche à quatre reprises, dans des circonstances très différentes. J’ai même réussi à surprendre Laurence Cossé en évoquant mon souvenir d’une expérience peu commune : ma présence parmi les 4 000 happy few, lors de la rave du 18 janvier 1992 dans les sous-sols de l’Arche, au milieu de ses immenses piliers fondateurs. Une scène aujourd’hui inimaginable ! Cette fête fut en effet l’une des premières grandes raves « officielles » en France — et paradoxalement presque la dernière, puisque ce type de soirées allait ensuite être rapidement considéré comme illicite.

Laurence Cossé a encore plus d’une corde à son arche pour envisager de futurs chapitres à son livre, qui déborde d’anecdotes, plus intéressantes les unes que les autres, comme celle de la grande grue utilisée en août 1983 pour simuler si la hauteur de l’Arche conviendrait à Mitterrand par rapport à celle de l’Arc de triomphe — une pépite jubilatoire dans le film. Je vous en donne une dernière : comme il manquait au projet 15 000 m² de bureaux, Otto von Spreckelsen a ajouté un étage, abaissant la hauteur des autres et créant en chaîne d’autres contraintes. Cela non plus ne se produirait plus aujourd’hui…

Saluons également la librairie pour sa petite exposition très bien vue sur les quatre lauréats du concours de La Défense, ainsi que la série Hommage au carré du peintre Josef Albers, qui a eu une grande influence sur la proposition d’Otto von Spreckelsen.

Cf. chronique précédente sur le film de Demoustier :
La Grande Arche, cette inconnue

La construction de la Grande Arche n’est pas tant le sujet que le prétexte pour questionner la notion d’intégrité artistique, parfois difficilement accessible au grand public. Mitterrand avait en effet choisi un architecte danois jusqu’alors inconnu. Sa rigueur toute nordique, frôlant l’inflexibilité, a été mise à mal par les rouages de l’administration française. Le film de Stéphane Demoustier décrit parfaitement la succession rocambolesque de compromis exigés par les aléas des changements politiques et quelques caprices quasi monarchiques, à une époque où l’argent pour la culture n’était qu’un détail. On se régale des scènes avec le Québécois Xavier Dolan — autre héros de mon panthéon — qui campe à contre-emploi un truculant petit homme gris de l’État.

budapestparcours@yahoo.fr

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