Budapest Parcours : Vasarely est un jeu d’enfant et une IP d’importance

Budapest Parcours : Vasarely est un jeu d’enfant et une IP d’importance

Vasarely

Par Emmanuelle Sacchet

Telle une marque mondiale, de Vásárhelyi à Vasarely, le nom de l'artiste d'origine hongroise est devenu une IP, une propriété intellectuelle, à force de révolutionner l'art optique de nos années soixante-dix. Héritage culturel de ma génération Pompidou, il a envahi l'environnement quotidien, de l'architecture à l'espace urbain en passant par les manuels scolaires. L'artiste lui-même a joué du multiple et de l'industrialisation de ses œuvres, reproductibles à l'infini : une manière d'insérer l'art dans la vie populaire et de toucher toutes les couches sociales. La démocratisation de l'art, tant proclamée, il l'a faite.

« Dans ma Hongrie natale, les hivers sont rigoureux, et les maisons ont des fenêtres intérieures et extérieures. Comme tous les enfants, j'adorais dessiner des figures et des personnages dans la condensation. Un jour, j'ai remarqué qu'en dessinant la même figure sur chacune des deux fenêtres, distantes d'une vingtaine de centimètres, il en résultait une impression de mouvement que je qualifierais aujourd'hui de cinétique. »

Victor Vasarely, entretien avec Jean-Louis Ferrier

Né à Pécs en 1906, mort quatre-vingt-dix ans plus tard en France, où il avait débarqué en 1930 avec femme et idées neuves, après avoir troqué la médecine contre le « Bauhaus de Budapest » — l'atelier de Sándor Bortnyik. Il en gardera un esprit méthodique, mis à profit pendant une décennie dans la publicité parisienne. Dans la série des « Naissances », le fameux zèbre de 1937 illustre avec une clarté particulière ses premières expérimentations abstraites : les formes se révèlent non par les contours, mais par la tension entre les aplats noirs et blancs juxtaposés.

Vasarely

En 1944, Denise René inaugure sa fameuse galerie avec la première exposition personnelle de ce graphiste convaincu que l'originalité de sa peinture est en phase avec la seconde moitié du XXe siècle. C'est là encore qu'en 1955 il participe à l'exposition « Le Mouvement », aux côtés d'Alexander Calder, Jesús Rafael Soto, Jean Tinguely et Marcel Duchamp : l'acte de naissance de l'art cinétique, que les Américains rebaptiseront op art et dont Vasarely sera le chef de file.

Grand théoricien de son œuvre et génie du marketing, il ouvre son musée didactique à Gordes en 1970, puis inaugure en 1976 sa fondation d'Aix-en-Provence, qu'il a lui-même dessinée — l'année même où Pécs, sa ville natale, ouvre son musée grâce à ses donations. En 1981, il donne encore plus de quatre cents œuvres à Budapest pour créer le musée d'Óbuda, inauguré en 1987. J'ai le privilège d'avoir visité les trois, et l'impression d'avoir grandi — et vieilli ! — sous ses couleurs funky. Aix est le plus réussi : des salles aux proportions démesurées, conçues pour recevoir des toiles gigantesques ; dehors, face à la montagne Sainte-Victoire chère à Cézanne, une succession d'immenses cubes noir et acier, comme jetés sur une grande étendue verte. Saisissant. Atemporel.

Vasarely

Car le génie de Vasarely tient à ceci : ses œuvres n'existent pas pour leur seule esthétique, elles fondent un langage visuel moderne. Ancrée dans l'art cinétique et l'op art internationaux, son œuvre a joué un rôle déterminant dans l'épanouissement de l'abstraction géométrique d'après-guerre et façonne encore notre culture visuelle. Et pourtant, le dispositif est simple ! Une courte palette de couleurs pures, deux formes essentielles — le carré et le rond — qu'il oppose autant qu'il les associe : voilà son « alphabet couleur-forme », à partir duquel il construit ses compositions. Des signes graphiques simulent le déplacement des formes, suggèrent l'illusion de la profondeur — parfaite troisième dimension —, puis en appellent une quatrième : le temps, par le mouvement. Le public devient acteur, révolution s'il en est. Le spectateur valse pour percevoir tous les effets de ces œuvres qui sortent du cadre, descendent de leur piédestal et sollicitent le regardeur.

VasarelyC'est ce que vivent les visiteurs du musée des Beaux-Arts de Budapest, qui célèbre le 120e anniversaire de la naissance de l'enfant du pays. Si une grande partie des œuvres provient des musées Vasarely de Budapest et de Pécs, la Fondation Vasarely d'Aix-en-Provence a prêté de très belles pièces que les Hongrois sont heureux de découvrir. L'ensemble offre une vision de l'art de Vasarely d'une exhaustivité sans précédent en Hongrie : la dernière exposition d'une telle envergure remonte à 1969, juste en face, au Műcsarnok. Amusant, d'ailleurs, de reconnaître les mêmes œuvres dans le film tourné lors du vernissage de l'époque : notre homme tout de noir vêtu, très droit, fumant comme un pompier, entouré d'une foule paraissant plus moderne que le public de 2026. Force est de constater que la mode d'alors avait plus d'allure que notre style estival spécial canicule — qui grelottait, lui, sous la climatisation !

Organisée en cinq sections thématiques, l'exposition réunit plus de 140 œuvres, accompagnées de documents, de photos et de films inédits. On commence par une gigantesque frise chronologique — comme les aiment les Hongrois — retraçant les grandes périodes créatives de l'artiste. La salle consacrée aux publicités est édifiante, tant les inédits y abondent ; dommage qu'il y manque le fameux logo de la marque française au losange, créé avec son fils en 1972. Côté scénographie, rien à redire, sinon que l'ordre chronologique reste une valeur sûre dont on peine à s'émanciper avec pertinence, et que les couleurs des cimaises ont su rester sobres face aux tons très présents de Vasarely. Belle trouvaille des commissaires : un système de logotypes bleus hiérarchise les sections selon un code précis — triangle tête en bas pour les œuvres de jeunesse, ovale pour le chemin vers l'abstraction, losange incliné pour la naissance du cinétisme, rond pour le triomphe de l'illusion optique, carré pour « l'art pour tous ». J'ai aussi particulièrement apprécié les citations de Vasarely courant en haut des murs, tirées de ses entretiens avec l'historien de l'art Jean-Louis Ferrier — qui fut mon professeur, dans les années 1990, à l'École des arts décoratifs de Paris. Dont cette anecdote des vitres embuées, expérience visuelle fondatrice de son op art.

Vasarely

J'ai eu la chance de croiser une visite scolaire, et de voir à travers les yeux des enfants cet art non figuratif qu'ils comprennent d'instinct. Ils n'ont que faire des explications pour approcher les méandres de ces lignes noires et blanches qui chatouillent l'œil. Pour eux, il est évident que les cubes entassés font des triangles, des losanges, des cercles — et des paysages, bien sûr. Rien de déshumanisé : un bref coup d'œil leur suffit pour ressentir les couleurs vives et jouer avec les formes. L'illusion que le cerveau adulte s'échine à rationaliser, le regard enfantin l'assimile aussitôt. Pour eux, rien de plus concret que l'immatériel.

De l'art pour tout le monde : c'est précisément cette satisfaction, presque enfantine, que l'on emporte au sortir du musée, place des Héros.

« Vasarely 120 », musée des Beaux-Arts de Budapest, jusqu'au 16 août 2026. Commissaires : Veronika Pócs (musée Vasarely de Budapest) et Mónika Zombori (musée des Beaux-Arts).

PS : Je serais bien repartie avec le 33 tours « Space Oddity » de David Bowie — je n'avais jamais remarqué que la pochette de 1969 reprenait une image de la série CTA de Vasarely. Chapeau, les artistes !

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