Livre: Sándor Márai

Livre: Sándor Márai

Amateurs de Sándor Márai, vous ne serez pas déçus : ce premier roman de l’écrivain hongrois, publié en 1928, préfigure son talent.

 

Contrairement à ce que le titre Le Premier amour pourrait suggérer, ce roman n'évoque pas du tout un récit d'adolescent sur un bel amour de jeunesse. Il s'agit de l'histoire de Gaspar, homme seul et vieillissant, obscur professeur de latin dans une ville de la province hongroise au cours des années 1910. Son existence n'est que routine : cours au lycée, repas préparés par sa gouvernante, promenades à heures fixes, soirées au club. Une routine que Márai réussit à décrire avec beaucoup de talent, décortiquant minutieusement les rituels de son personnage. Car le quotidien du narrateur et «héros» de ce livre consiste seulement à se prémunir frileusement des incertitudes et des surprises de la vie.

Pour tromper son ennui, Gaspar se décide un jour à se lancer dans l’écriture : «Si j'écris, c'est aussi, en partie pour faire passer le temps. (…) J'écris lentement, avec difficulté, et j'ai l'impression de bégayer». Ce journal dans lequel il s’inquiète et s’interroge sur lui-même va devenir le compte rendu d’une crise imprévisible. Parfois il se sent exténué, ou en état de grande nervosité. La fièvre le gagne et contamine le lecteur, tourmenté par le récit des angoisses obsessionnelles du narrateur.

L’occupation d’abord innocente devient l’occasion d’une véritable introspection; jour après jour un malaise se fait sentir, une dépression qui ne dit pas son nom, un sentiment de vide existentiel, et la tension dramatique s’accroît. Quand commence à naître en lui une passion amoureuse pour une de ses élèves, un premier amour tardif et violent, la folie le guette. La passion va dévaster son existence.

Le professeur s’isole peu à peu dans sa folie…

Pourquoi éprouvons-nous l’envie de continuer à lire ce roman dont le sujet est difficile, la lecture lente et fastidieuse, et la tension permanente ? Parce que nous avons affaire à un grand écrivain, particulièrement doué pour dépeindre les ressorts psychologiques de tout un chacun, même, voire encore plus, d’un homme dont l’existence est vide et fade. Psychologue des profondeurs, Marai rend mal à l’aise en plongeant dans la pénombre des âmes mais séduit grâce à son talent pour analyser les pulsions et les fantasmes d’un homme mûr.

Dans ce véritable huis clos superbement tendu, Marai offre au lecteur un roman magistral et singulier qui ne peut laisser indifférent.

 

Clémence Brière

 

Sándor Márai,

Le Premier amour,

Editions Albin Michel,

303 pages, novembre 2008

“Bébi, vagy az elsô szerelem »

 

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