Le Moi Quotidien

Échos de la francophonie 

La chronique de Dénes Baracs

Avec le monde magique de l’Internet, nous naviguons dans l’infinité des «contenus». Un océan d’informations et de connaissances. Un clic sur la rubrique Actualités de notre site web, et le voyage peut commencer.

 C’est fascinant mais aussi risqué. Si nous voulons arriver quelque part, il faut toujours être sur nos gardes, tenir le cap, autrement nous nous égarons facilement. Attention, nous pouvons rencontrer, tel Ulysse, des sirènes qui nous détournent et nous retiennent. Nous commençons par le sujet de notre intérêt, nous continuons sur le lien indiqué pour approfondir notre étude, nous faisons un saut pour atteindre un autre sujet annexe et nous nous trouvons soudain dans un lieu tout à fait étranger à nos propos initiaux – futile mais captivant. Quand nous retournons à nos affaires, il est difficile regagner le temps perdu – mais qui sait si l’exercice était vraiment inutile? Demain nous recommencerons peut-être (si nous retrouvons le lien perdu).

L’autre problème est paradoxalement la quantité de l’information abordable. Si je clique maintenant sur un thème dans la rubrique actualités, je trouve de multiples réponses. Sarkozy en Afrique, 419 articles, l’Iran et les États-Unis pourraient coopérer sur l’Afghanistan, 376 articles, à Brest les étudiants on chahuté les présidents d’universités, 19 articles sur ce sujet local. En hongrois, le choix est un peu plus restreint, mais en anglais – naturellement – encore plus large et encore plus difficilement traitable. Sur certains sujets, des milliers d’articles. Une pléthore d’informations, souvent répétitives, mais aussi des analyses brillantes, des commentaires intelligents – ou bien, au contraire, franchement simplistes ou stupides, biaisés dans une direction ou dans l’autre. Comment les distinguer, comment les évaluer?

En confrontant ces dilemmes, on redécouvre soudain les vertus du bon vieux journal imprimé. Il nous présente un bouquet d’informations représentatives, écrites dans un style propre à la publication qui nous est familière. Et si nous avons en main un produit de qualité, on pourra séparer les faits des opinions, à travers, le cas échéant, des analyses contradictoires. On peut aussi opter pour une vision plus simple du monde, "presse people", "presse du coeur", "presse à sensation", "presse de parti", magazines: nous serons peu informés sur certains thèmes mais beaucoup – voire trop – sur d’autres. Et les contours seront toujours clairs: nous pourrons lire tout ce qui est imprimé et rien de plus. Cela a ses avantages. Hélas, le tirage des publications à support papier est en déclin.

Pourquoi? Parce que l’information sur la toile est, en général, gratuite, ou, plus précisément, nous la payons en achetant les biens qui nous sont proposés par la publicité associée aux nouvelles. Et sur le Web, pas de frontières, nous surfons librement. Comme je l’ai dit, c’est un bonheur et une calamité à la fois. Une richesse jamais connue qui peut devenir une captivité, une addiction.

Il existe pourtant une solution «magique»: personnaliser l’information, ce qui est rendu possible avec la nouvelle technologie digitale. Vous pouvez signaler les sujets qui vous intéressent, et vous les trouverez tous sur votre écran. On peut aussi personnaliser le site du journal que vous fréquentez régulièrement. On peut aller encore plus loin et devenir le rédacteur en chef de son propre journal.

Rédiger son propre quotidien, à première vue, c’est idéal: le produit sera conforme à nos exigences – ou presque. Mais cette solution a aussi ses revers. Nicholas Negroponte, le scientifique qui avait lancé le programme «un ordinateur portable par enfant», a trouvé un nom pertinent pour ce genre de journaux personnalisés qui gagnent en popularité: The Daily Me (Le Moi Quotidien). Un journal différent pour chaque lecteur, des millions de journaux individuels, aussi différents que nous le sommes les uns des autres. Peut-on imaginer plus belle idée ?

J’ai pourtant trouvé dans l’International Herald Tribune un avertissement digne de retenir notre attention. N.D. Kristof, le commentateur du journal, n’est pas ravi de cette perspective personnalisée. Si c’est le cas, écrit-il, que Dieu nous sauve de nous-mêmes! Pourquoi? Parce qu’il craint que nous, ces millions de rédacteurs en chef, ne sélectionnions que des nouvelles et des commentaires ayant notre faveur. Le commentateur de l’IHT rappelle que, selon une étude, la majorité des lecteurs préfère les analyses qui les réconfortent dans leurs convictions (ou préjugés) antérieurs – mais refusent celles qui rendent vulnérables leurs propres arguments. En effet, les gens préfèrent de plus en plus s’entourer d’individus partageant leurs propres vues et parlent de moins en moins avec ceux qui les contestent. La situation peut donc empirer avec la possibilité d’exclure tout simplement de son panier d’information – Le Moi Quotidien – les arguments considérés comme pénibles.

Une objection sérieuse, mais soyons optimistes. Espérons malgré tout que cette vision sombre soit exagérée, que la toile nous informera mieux, qu’elle nous rapprochera les uns des autres parce que, avec le temps, nous apprendrons à mieux naviguer sur ce réseau magnifique.

Rédigeons donc notre propre journal – mais avec pondération. Cela peut devenir une expérience enrichissante.

 

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