Bluetooth

Échos de la francophonie 

La chronique de Dénes Baracs

 

L’histoire d’Alex van Es, que j’ai lue dans Le Monde online, m’a fait frémir. Ce jeune homme de 35 ans vit en Hollande, dans la belle ville d’Appeldoorn, et habite un petit pavillon avec sa compagne. Cinq jours par semaine, il passe son temps dans un bureau informatique, un boulot sans grand intérêt. Mais c’est le soir et le week-end que commence sa vraie vie: l’espionnage amateur, mais efficace.

Grâce à un vieil ordinateur équipé d’un récepteur spécial qu’il garde dans sa chambre à coucher et d’un programme ingénu de son invention, il a établi un système par lequel il peut suivre les Bluetooth qui se trouvent à proximité. Vous savez, le Bluetooth c’est ce machin qui équipe les portables récents, les ordinateurs sans fil et aussi les GPS. Grâce à cet engin vous pouvez envoyer des datas informatiques ou photos à vos partenaires et vous recevez par exemple sur votre GPS les images qui vous conduisent vers votre destination.

A condition, bien sûr, que le fameux Bluetooth soit activé. Alors il émet en continu deux informations de base: son adresse ou code personnel et le nom de l’appareil auquel il est intégré: téléphone, ordinateur, GPS etc. On peut également le personnaliser à souhait, le nommer, alors mes amis sauront par exemple que c’est moi qui leur envoie le message. Mais ces informations peuvent être captées par tout le monde, surtout par ceux qui ont des connaissances informatiques un peu plus approfondies. C’est ça qui a suggéré à Alex l’idée de son réseau d’espionnage... public.

Grâce à son programme, chaque fois qu’il capte une émission Bluetooth, les datas d’identification sont enregistrés et publiés sur son site web. Si quelqu’un visite cette adresse online, il peut apprendre qu’un certain téléphone se trouvait à un moment donné au coin de la rue, disons, Hoofd et de la rue Deventer. Il peut alors consulter les autres résultats concernant cet appareil et découvrir par exemple que, dans les derniers mois, le même portable fût identifié encore 237 fois entre 7 heures du matin et 22 heures à Appeldoorn. Le visiteur sera informé que le même jour 558 autres Bluetooth étaient suivis dans la ville et, s’il le souhaite, il pourra aussi étudier les mouvements de chacun de ces appareils. Ces données sont actualisées toutes les 10 minutes.

Autrement dit, Alex – ce Big Brother amateur et bénin – vous suit peut-être, et grâce à lui, tous les visiteurs du site web de notre informaticien peuvent vous suivre de la même façon. Rien que pour le plaisir de faire un coup informatique, les récepteurs d’Alex vous captent en continu. Heureusement il ne sait pas qui vous êtes mais s’il insiste il pourra deviner beaucoup de choses. Il raconte par exemple à un journal parisien qu’en visitant le parlement de La Haye à l’occasion d’une journée portes ouvertes, il ne pouvait s’empêcher de penser qu’avec son récepteur il aurait pu enregistrer les Bluetooth des députés et des journalistes le matin et éventuellement constater, s’il y avait fait une échappée dans la soirée, que certains des téléphones du Parlement se seraient trouvés dans le quartier des prostituées.

Alex a commencé cette activité en 2007 mais la presse, qui a eu vent de son passe-temps, l’a critiqué farouchement. Il a donc dû changer certaines données des Bluetooth observées pour les rendre non identifiables, mais il a gardé dans sa base de données personnelle toutes les informations. D’autres internautes au Royaume-Uni, en Hollande, en Allemagne, en France et même en Nouvelle Zélande ont réédité l’expérience, l’ont perfectionnée et ont relié leurs réseaux pour suivre par exemple un Bluetooth parti d’Auckland jusqu’à La Haye. Un vrai tour du monde ! Alex est déjà à la tête d’un mini-réseau international d’espionnage. La méthode a d’autres applications pratiques aussi. Alex a déjà fait l’analyse du trafic sur les autoroutes pour une grande compagnie de transport. A Bath des chercheurs britanniques suivent ainsi le trafic des rues et des supermarchés – mais ce sont encore des applications sans conséquences graves. Pourtant les services secrets de différentes puissances les utilisent depuis longtemps – pas seulement les Bluetooth, mais aussi d’autres joujoux qui peuvent recueillir des informations. On peut lire qu’à la différence des amateurs du type d’Alex, ces derniers pourraient pénétrer dans nos portables pour copier ou altérer leurs données, et même les contrôler. Imaginez qu’un inconnu envoie des ordres à partir de votre appareil pour faire une farce... ou pour un assassinat...

Nous sommes arrivés dans le « brave new world », ce nouveau monde techniquement parfait dont il faut se méfier toujours. Il est logique que pour prévenir d’éventuels attentats des caméras tournent vers nous leurs yeux mécaniques et froids et enregistrent tout. En même temps des capteurs d’espions amateurs nous suivent à travers nos Bluetooth tout autour du Globe. On peut être traqués non seulement par les autorités de l’état mais aussi par vos voisins si sympas. La vie privée devient le domaine de tout le monde malgré les lois qui la défendent. Alex, cet amateur, possède déjà 6,4 millions de données sur quelques 460 milles Bluetooth. Quelle richesse - et quelle horreur!

D’ailleurs, le Bluetooth me fait encore défaut. C’est prévu pour Noël, un GPS dans la voiture. Et quelqu’un enregistrera certainement sur son ordinateur les données de notre appareil. Dès lors, nous aussi nous serons suivis en continu.

A bientôt chez Alex !

 

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