Rome parcours par Emmanuelle Sacchet

La Dolce vita

 

Cara Italia, voici quelques mots doux couchés dans un carnet, un ordinateur, un journal francophone hongrois, une toile d’araignée puis la boîte mail de mes cousins milanais. Loin de Venise, voir Rome et vivre. Il n’y a pas d’autre sentiment que cette sensation d’exister par tous les pores de ton Histoire. Chère Rom’antique capitale, je te dédie la liste impressionnée de mes vacances romaines au cœur de tes mirifiques balises historiques.

Dans des paysages où les pins parasols donnent l’impression de traverser un tableau de Botticelli, le passage des ventres blancs des oiseaux raye le bleu intense du ciel de mars comme un augure amical. Les façades siennes couleur soleil couchant et les pierres de deux mille ans confirment : c’est Rome ! Vrai que tous les parcours y mènent.

L’ensemble du paysage romain constitue un puzzle géant dont chaque pierre est solidaire l’une de l’autre. Pourquoi ? Parce que Rome symbolise à elle seule le berceau de notre civilisation, l’écrin même de notre culture, le latin de nos langues européennes, le paradigme de nos inventions, la quintessence de notre art religieux et profane, le modèle de nos systèmes politiques et judiciaires… Romulus a eu de l’idée en fondant un premier village en 753 avant J.-C., vite convoité par les Étrusques. Les Romains sauront reprendre leur indépendance pour créer la République, conquérant au passage le pourtour méditerranéen. Une telle expansion éveillera les ambitions individuelles qui mettront fin à la démocratie sous le règne du petit-neveu de Jules César, celui-là même qui connaîtra la naissance de Jésus-Christ. La nouvelle religion se répand, mais les chrétiens sont d’abord persécutés. En 314, Constantin est le premier empereur à se convertir. La papauté s’installe dans la cité. La ville connaîtra un déclin certain pendant le Moyen-Âge, sous le pillage des barbares. Rome retrouvera son éclat au milieu du XVe siècle de façon spectaculaire : le mécénat pendant deux siècles des plus grands artistes de la Renaissance pressent la ville pour devenir la capitale d’une nation qui vient de s’unifier: l’Italie, en 1870.

Et moi, enfant née du fascisme, d’immigrés italiens de la Seconde Guerre mondiale, me voici enfin parcourant Rome. La vitesse des scooters rasant les monuments historiques fait ressurgir ma première image de la ville : le travelling infernal de Fellini dans l’introduction de Roma. Seuls le haut et les toits des bâtiments étaient filmés, glissant flous sur un ciel noir et blanc. Petite, je m’étais dit qu’on ne voyait décidément rien de Rome. Depuis, je n’ai jamais pu oublier cette ambiance de la ville éternelle, reconnue entre mille.

En route pour Rome donc. Mais d’abord, même sans faim, il convient de se jeter sur les premiers antipasti, bruschetti, risotti, gnocchi, chianti et gelati trouvés. Ensuite, habités d’une musique intérieure, c’est l’avalanche de beautés, de celles qui explosent le cœur, qui offrent des semelles de vent. Voici, réunis dans quelques centaines de mètres carrés, des ingrédients de plus pure poésie :

-Les fontaines par dizaines, allégoriques cascades ou celle cinématographique de Trévi rappellent la formidable sensualité de la statuaire antique.

-Le gigantesque amphithéâtre du Colisée. Théâtre oui, mais de violences inouïes où la mort était banalisée dans les jeux du cirque. Ce miracle de technologie fut inauguré pendant trois mois en 80 par le fils de Néron, son commanditaire, devant quelque 55 000 spectateurs.

-Le Capitole, caput mundi, capitale du monde d’où l’on précipitait jadis de sa falaise les traîtres à la patrie (Rome fut bâtie sur sept collines). Aujourd’hui, l’on tombe sur le dédale des vestiges du forum romain, centre-ville où grouillaient, à en lire Plaute, «avocats, plaideurs, prêteurs, marchands, boutiquiers, prostituées, bons à rien guettant l’aumône d’un riche.»

-Le Panthéon, le temple de tous les Dieux, inauguré en 125 par Hadrien, reste l’un des plus grands édifices de l’Histoire de l’architecture européenne avec sa coupole de 45 m. de diamètre.

-Saint-Pierre de Rome au Vatican où convergent les pèlerins du monde entier. Le tombeau tout simple de Jean-Paul II. Les musées du Vatican, parmi les plus belles collections du monde ! La chapelle Sixtine. Impossible de ne pas imaginer Michel-Ange, couché seul pendant sept ans de réflexions sur des échafaudages aériens, tout à la peinture du jugement dernier. Il exprimait aussi toutes ses angoisses face aux péchés. Sa saisissante fresque, vieille de 466 ans, fut admirablement restaurée en 1993, laissant réapparaître l’originalité des couleurs employées.

-Les jardins, comme celui de la villa Borghèse. Au musée, repose alanguie la statue de Pauline Borghèse, sœur de Napoléon, qui avait alors défrayé la chronique en posant à demi nue pour Canova.

Rome, capitale de l’Empire romain, de l’église catholique, de l’Italie. Rome est aussi la capitale de tout Européen. Ce sentiment est conforté par les manifestations célébrant le cinquantième anniversaire du Traité de Rome. C’est l’acte de naissance de la CEE qui, des six nations d’alors, est passée à l’Europaland des vingt-sept. Le vœu de Victor Hugo, «Nous devons construire une sorte d’Etats-Unis d’Europe», formulé en 1871, a bien été réitéré, et appliqué.

1957-2007. 50 ans ! Ceux de mon très grand frère Rémi mais aussi ceux de la Fiat 500 qui sillonne encore tous les chemins italiens. Pour le jubilé, Turin s’offre la réédition de la cinquecenta ! Des vents de couloirs laissent même croire que la belle Topolina ambitionne de prendre la place de toutes les mini Cooper du monde.

Avant de refermer ce volet romain, avant de se replonger dans les vrais Budapest parcours, il me faut aller dans les lieux de mes fantasmes artistiques. Cela aurait pu être la Cinecità de Fellini ou de Ben Hur, voire le paradis des designers, mais il s’agit de la villa Médicis. La fameuse académie de France abrite depuis deux siècles des pensionnaires bien particuliers, des artistes professionnels venant d’horizons différents : architecture, arts culinaires, arts plastiques, composition musicale, design, écriture de scénarii de cinéma ou télévision, Histoire de l’art, littérature, photographie, restauration des œuvres d’art ou des monuments et scénographie. Son directeur, Richard Peduzzi la fait vivre avec brio. «Elle n’est pas un musée, ni seulement une galerie d’expositions, elle est un laboratoire grouillant d’activités quotidiennes où tous les arts se croisent et se coordonnent.» Il fallait bien que cela se passe à Rome. Buona fortuna tutti !

In mémoriam Italo

 

Photos: Emmanuelle Sacchet

budapestparcours@yahoo.fr

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