Réalité ou canular ? Les extravagances de l'histoire


László Széchényi

Sait-on qu’un des derniers magnats magyars aurait-pu monter sur le trône de Hongrie ?

Après la chute des Habsbourg, le 11 novembre 1918, quelques-uns des plus importants membres de la famille royale et des patriotes de Hongrie auraient proposé au comte László Széchényi de Sárvár-Felsővidék (1879-1938) et à sa femme, née Gladys Vanderbilt (1886-1965), milliardaire américaine, de devenir roi et reine de Hongrie. Une de leurs cinq filles, Sylvia Széchényi (1918-1998), épousera en 1949 Antal (Anti) Szapáry (1905-1972).

Dans le même temps, on disait dans les années 1920 qu’une compagnie cinématographique américaine avait proposé de filmer l’ex-impératrice Zita (1892-1989), femme de l’ancien souverain d’Autriche, régnant sur la Hongrie, et qu’elle aurait envisagé d’accepter ! Sans un sou, en charge de huit enfants en bas âge, elle en était réduite à mourir de faim, ne pouvant pas d’autre part se loger. Heureusement, les habitants de la petite ville espagnole de Lequeito se seraient cotisés pour lui offrir une villa. Cela semble être resté au stade de projet.

Ce fut une des plus étranges situations que la Première Guerre mondiale produisit. Il semble que cet honneur offert aux Széchényi dépendait de la volonté de la richissime Gladys Vanderbilt de consacrer ou non sa fortune à la restauration de l’éclat du trône de Hongrie. L’offre était tentante : monter sur le trône du pays le plus pittoresque d’Europe, patrie d’un peuple courageux tourné vers le progrès. Gladys Vanderbilt aurait été l’unique américaine à occuper un trône européen. Elle aurait été non seulement la reine d’un pays au grand passé, mais aussi la puissance dominante de l’Europe du Sud. La question financière était d’autant plus importante que le comte Széchényi avait perdu une partie de la fortune de sa femme dans de désastreuses opérations financières. Mais une Américaine n’est pas nécessairement prudente. Certains spéculèrent : être roi et reine de Hongrie serait excellent de plusieurs points de vue. László Széchényi, alors ambassadeur de Hongrie à Washington, était issu d’une ancienne famille très populaire, liée aux premiers rois de Hongrie par de de nombreuses alliances. Son grand-oncle, István Széchényi, fut l’un des grands héros de l’histoire hongroise moderne. Il fut l’un des chefs de la rébellion hongroise de 1848, réprimée avec cruauté par les Autrichiens. Les horreurs auxquelles le comte Széchényi avait été contraint d’assister l’avaient rendu fou ; il fut interné. Etrangement, on le fit sortir de l’asile pour lui confier le ministère de la communication publique ; il s’en acquitta avec succès pendant… trois jours, après quoi il retomba dans la folie jusqu’à sa mort.

Depuis, le nom de Széchényi avait toujours été évoqué avec respect par les Hongrois. Beaucoup estimaient que la fameuse malédiction des Habsbourg entraînant une des familles régnantes les plus anciennes du monde dans une indicible misère, avait été une punition en réplique aux cruautés subies par Széchényi. La comtesse américaine aurait-elle fait une bonne reine de Hongrie ? Elle possédait la richesse nécessaire pour redorer le trône d’un pays extraordinairement éprouvé par la guerre. De plus, elle était d’une grande dignité, excellente mère de famille. La proposition qui avait été faite à László Széchényi et Gladys Vanderbilt semblait ne pas impliquer un bouleversement de la République !!! Il était entendu que la majorité des Hongrois était en faveur d'une monarchie. L'amiral Horthy, régent, agissait comme un souverain en l'absence d'un roi. L'attitude qu’il aurait adoptée envers le comte et la comtesse Széchényi était une question d’importance capitale. Il n’avait apparemment donné aucune indication sur son intention.

Dans un article de 1924, on précise que parmi d’autres membres influents de la noblesse, qui auraient soutenu ce projet, se trouvaient le comte Sztáray-Szirmay de Sztára (nous n’avons pas pu l’identifier) et le comte Szapáry de Szapár (il s’agissait de László, 1864-1939, ambassadeur de Hongrie à Londres de 1922 à 1924). Ce que l'amiral Horthy devait décider, aurait dû régler la question. Il avait joui d’un pouvoir autocratique pendant plus de six ans. Il aurait été alors nécessaire d'utiliser de puissants arguments pour le convaincre de soutenir les Széchényi. En effet, c’est Horthy qui avait écrasé la tentative de l’empereur Charles et de l'impératrice Zita de reconquérir le trône de Hongrie.


Gladys Vanderbilt

Selon l’auteur de cet article, la position que Gladys Vanderbilt aurait pu occuper comme Reine de Hongrie aurait été l'une des plus majestueuses et romantiques du monde. Dans le haut Moyen Age, les rois hongrois avaient combattu héroïquement les Turcs ; d’ailleurs, ce fut la Hongrie seule qui empêcha la conquête turque de Vienne. Elle n'avait pas eu un roi issu de la nation pendant quatre cents ans, quand l'Autriche, profitant de ses malheurs, annexa le pays. Régner en qualité de reine à Budapest, cette grande capitale avec sa cathédrale et ses palais, au milieu de la noblesse et des courtisans, des autorités hongroises dans leur costume national, aurait été une perspective délicieusement enivrante pour beaucoup de femmes américaines.

L’auteur de l’article écrivait le 5 octobre 1924, dans Syracuse Herald : 

« Une étrange tragédie se produisit dans la famille Széchényi juste au moment où il fut question de rendre publique l’intention de placer le comte László Széchényi et son épouse américaine sur le trône. La comtesse Gabrielle Széchényi, belle-sœur du comte László Széchényi, se suicida lorsque l’archiduc Eugen d'Autriche annonça ses fiançailles avec une Suisse. L'archiduc Eugen était un membre de la famille des Habsbourg très populaire en Hongrie et il y avait un très grand sentiment en faveur de son élévation au trône de Hongrie. Son mariage avec une obscure étrangère rendit probablement la situation inacceptable. Le comte László Széchényi est le membre le plus éminent de sa famille. Il possède deux grands domaines en Hongrie, Őrmező, de trois cents ans environ, de 1 620 hectares dans le comté de Zemplén et Lagoshara Pusbla, dans le comté de Somogy, de 1 700 hectares. En outre, il possède une maison de dix pièces sur un étage au 19, rue Eötvös à Budapest. »

Cet article fut repris avec délectation par quelques sites du Net, probablement marqués par l’ésotérisme ; d’ailleurs, certains noms cités évoquent des lieux sans doute imaginaires !

Peu de temps avant la Première Guerre mondiale, László Széchényi avait tenté de devenir une espèce de Napoléon financier en Hongrie, mais ce fut très rapidement Waterloo. On dit qu’il perdit 4 000 000 $ provenant en grande partie de sa femme. Il avait été membre du groupe de Magnats qui spécula dans les mines, les chemins de fer et autres entreprises. Les uns et les autres n’avaient pas anticipé l'impact de la Première Guerre mondiale et subirent une faillite complète.

La comtesse Széchenyi était la plus jeune fille et le dernier enfant de Cornelius Vanderbilt. Son mariage eut lieu après la mort de son père et lui aurait probablement déplu. Il avait déclaré qu'aucune de ses filles ne devait épouser un étranger ! A la mort de son père, Gladys n’avait que treize ans, mais elle en hérita une fortune de 8 000 000 $ (le dollar de 1899) dont elle avait l’entier contrôle au moment de son mariage en 1908, à l’âge de 21 ans. A son arrivée dans l'Empire austro-hongrois, la richissime américaine avait été chagrinée de ne pas être reçue à la cour de Vienne parce qu'elle n’était que d'une famille bourgeoise. Gladys Vanderbilt, si le projet avait abouti, aurait trouvé une grande satisfaction à régner comme Reine à Budapest, alors que l'ancienne et hautaine Autriche impériale se trouvait diminuée. La comtesse américaine avait malgré tout gagné une excellente place dans la société de Budapest et avait été généralement appréciée par les Hongrois ; en effet, elle avait distribué son argent à des organismes de bienfaisance et des mouvements philanthropiques. En particulier, après le début de la Première Guerre mondiale, elle s’était consacrée à des œuvres pour enfants, mais la guerre entraîna une telle famine et une telle détresse qu’elle fut contrainte de s'installer en Suisse. Aux États-Unis, ses biens furent saisis par Alien Property Custodian car elle avait été considérée comme une ennemie. La situation avait été rétablie à la fin de la guerre. Peu de temps après son retour aux Etats-Unis, elle avait été rejointe par le comte László Széchenyi de Sárvár-Felsővidék nommé ambassadeur à Washington.

Pour information, Alien Property Custodian était un service au sein du gouvernement des États-Unis pendant la Première Guerre mondiale puis pendant la Seconde Guerre mondiale, mettant sous séquestre les biens appartenant aux ennemis de l’Amérique.

Claude Donadello

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