Le „couple” Brahms-Clara Schumann : plus qu´une (tendre) amitié ?

1853. Le couple Schumann, récemment installé en ville, où Robert venait d´être nommé Directeur de la Musique, célèbre son treizième anniversaire de mariage et Robert son 43ème anniversaire. Deux événements assombris par des soucis matériels suite aux dépenses occasionnées par le déménagement. A quoi s´ajoutent ces douloureuses hallucinations auditives qui frappent de temps à autre Robert, par ailleurs indisposé par le bruit de l´entourage (enfants, bruits de la rue) qui, dit-il, l´empêche de travailler. C´est dans ce contexte que vient sonner à leur porte un jeune homme de vingt ans, fraîchement débarqué de Hambourg.

Son nom : Johannes Brahms, venu se présenter sur la recommandation de Liszt et du violoniste Joachim. Malgré les soucis du ménage, le jeune Johannes est reçu à bras ouverts. Ne tarissant pas d´éloges sur le jeune Brahms, Schumann décide de le prendre sous son aile et de lui apporter son soutien. Ce qui se concrétisera par un article paru le mois suivant dans la Nouvelle Gazette musicale (Neue Zeitschrift für Muzik). Intitulé „Nouvelles voies” (Neue Bahnen), l´article est on ne peut plus flatteur. Débutant par les mots suivants : ”Il est venu cet élu, au berceau duquel les grâces et les héros semblent avoir veillé. Son nom est Johannes Brahms, il vient de Hambourg… „ Long panégyrique où Schumann déploie tout son art pour vanter les qualités de son cadet. Il intervient par ailleurs auprès de l´éditeur Breitkopf & Härtel pour faire publier quelques-unes de ses œuvres. Engagement qui contribuera à rendre rapidement Brahms célèbre en Allemagne. Mais aussi, par son retentissement, un article qui constituera un lourd fardeau pour ce jeune homme de vingt ans encore peu assuré. Brahms qui, dans une lettre de remerciements à Schumann, exprimera son appréhension de ne pouvoir répondre à toutes les attentes du public. Bien évidemment à tort…

Une rencontre au cours de laquelle le jeune Brahms fait également la connaissance de Clara, de quatorze ans son aînée. Rencontre qui marquera fortement la carrière de Brahms, mais aussi sa vie intime. Suivra pour Schumann une série de succès (voyage triomphal à Hanovre) et de quelques dernières créations, dont un concerto de violon dédié à Joachim. Courte embellie. Le 27 février suivant, Schumann, de plus en plus sujet aux hallucinations et pris d´une crise de désespoir, se jette dans le Rhin. Il n´en sera repêché que pour être conduit dans un asile psychiatrique, laissant Clara seule avec six enfants (et enceinte d´un septième). Asile où il finira ses jours pour s´éteindre le 29 juillet 1856.

C´est alors que commencent à se resserrer les liens entre le jeune homme et Clara. Les médecins ayant interdit à Clara de se rendre au chevet de son mari, c´est le jeune Brahms, logé dans la même maison, qui se fera le messager entre les deux époux. (Par la suite, il déménagera à Bonn.)

A partir de là débute une correspondance entre Johannes et Clara, en grande partie aujourd´hui conservée. Correspondance où Brahms utilisera dans un premier temps un vouvoiement déférent, „Chère Madame” (Verehrte Frau), puis „Très chère amie” (Teuerste Freundin), enfin „Mon amie bien-aimée” (Innigst geliebte Freundin). C´est à la demande de Clara qu´ils passeront au tutoiement, ce qui intimidera quelque peu le jeune homme, de quatorze ans son cadet. Entre temps, Brahms compose une série de variations (op. 9) sur un thème de Robert, incluant également un thème de Clara. Variations adressées à Schumann qui, dit-on, les aurait trouvées „magnifiques”. Car, durant son internement, si Schumann put correspondre avec son épouse, il n´en conserva pas moins l´affection qu´il portait à son jeune protégé, affection au demeurant partagée. („Depuis ce printemps à Düsseldorf, je n´ai cessé d´apprendre à vous aimer davantage, vous et votre merveilleuse épouse” - décembre 1854)

Une correspondance qui allait s´espacer et dont le ton fut plus distant de la part de la Clara durant le deuil qui suivit le décès de Robert. Mais qui allait reprendre de plus belle par la suite et qui ne s´achèvera qu´avec la mort de Clara en 1897 (suivie de quelques mois par la mort de Brahms).

Alors ? Nous ne reprendrons pas ici les mots doux qui jalonnent ces lettres. Ce qui apparaît à première lecture, est que Johannes semble s´être montré plus enflammé (1), les mots tendres qui lui adresse en retour Clara laissant peut-être davantage transparaître une touche d´affection maternelle. Encore que… Encore que cela ne l´empêchera pas de prendre ombrage lorsqu´elle apprendra une idylle de son bienaimé avec une certaine Agathe von Diebold, avec qui Brahms finira par rompre. Quels que soient les sentiments qu´éprouva Clara à l´égard de son ami, elle n´en exprimera pas moins jusqu´au dernier jour un véritable culte pour la mémoire de Robert, son véritable amour.

Alors, amis chers ou amants ? Certains n´hésitent pas à envisager la seconde hypothèse. Allant jusqu´à avancer des insinuations sur la naissance du septième enfant, Felix, né le 11 juin 1854. Felix, précisément filleul de Brahms qui mit deux de ses poèmes en musique. (Après avoir envisagé une carrière musicale, Felix se fera connaître comme poète, au demeurant relativement réputé.) Une hypothèse (la paternité de Brahms) qui, pour mille raisons, me paraît totalement à rejeter (2). Amants ? Connaissant le caractère des „personnages”, je ne serais pas enclin à le penser. De par la fidélité inébranlable de Clara au souvenir de son mari et de par le profond respect que, malgré le sentiment qu´il pût lui manifester, Brahms éprouvait envers Clara. Brahms, dont la probité et la pureté des sentiments me semblent exclure un tel „faux pas”. Cela ne lui ressemble guère. Et puis, ne le nions pas : sans l´appui de Brahms, Clara n´aurait jamais pu supporter les années difficiles de l´internement de son mari, encore moins de son long veuvage.

Alors, laissons-les donc reposer en paix et garder leur secret au fond de leur tombe. Peu importe, après tout. Ce qui importe est que nous demeurions attachés à honorer leur mémoire. La mémoire de deux grands artistes. Lui, figure majeure de l´Histoire de la musique. Elle, la plus grande pianiste de son temps. Sans oublier l´immense Schumann et l´amour si fort de ce couple exemplaire

Pierre Waline

(1): « Ma bien-aimée Clara, je voudrais, je pourrais t’écrire tendrement combien je t’aime et combien je te souhaite de bonheur et de bonnes choses. Je t’adore tellement, que je ne peux pas l’exprimer. Je voudrais t’appeler par des chérie et d’autres termes affectueux sans en être rassasié, pour te courtiser. (…) Tes lettres sont pour moi comme des baisers.” (Lettre du 31 mai 1856, moins de deux mois avant la mort de Schumann...)

(2): la même hypothèse – totalement fantaisiste - a été avancée au sujet de la naissance du fils de Joséphine Deym (née Brunswick), amie de Beethoven, neuf mois après la mort de son mari.

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