Ceux qui sont restés / “Akik maradtak”


Barnabás Tóth réalisateur / Photo : Péter Gyula Horváth

Est-il possible pour les survivants, “ceux qui sont restés”, de retrouver la vie après une tragédie du passé, dans un présent non moins menaçant où la dictature bat son plein et l’avenir paraît plus que sombre ?  

Voici les interrogations du film hongrois et bouleversant de Barnabás TÓTH, nominé parmi les dix meilleurs films aux Oscars en 2020. Bien qu’il ne fût pas couronné des prix, son grand succès en Hongrie et aux festivals internationaux montre qu’il est digne de regards exigeants.

Le scénario écrit par Klára MUHI est basé sur le roman de Zsuzsa F. VÂRKONYI, fin connaisseur de l’homme et de l’âme, non seulement comme auteur littéraire mais aussi par son métier de psychologue. Jamais elle ne confond les deux, c’est le secret de son roman inspiré par les souvenirs de son propre vécu des années 1950 et par l’enfant en elle, “celle qui est restée” en disant oui à la vie. Malgré le titre original de son livre : « Roman de jeune fille des temps d’homme» l’auteur ne tombe jamais dans les sentiments des séries roses.

Bien au contraire.  

Nous sommes à Budapest, quelques années après la deuxième guerre mondiale. La tragédie de l’Holocaust en toile de fond pourrait être un tout autre drame d’histoire car il ne s’agit point d’un film sur l’après-guerre. Ce conte bien réel est bien plus intime et bien plus universel.


Seuls … Károly HAJDUK et Abigél SZŐKE

Klára, une adolescente orpheline, prise en charge par une tante pousse un médecin solitaire et réservé, Aldo, à accepter son amitié sans arrière-pensée. Juste pour échapper à sa propre solitude, pour retrouver un peu de chaleur, de soutien et pour avoir quelqu’un à qui parler librement, sans peur et sans fard.  En effet, si Klára est vulnérable, elle est aussi libre, audacieuse et sincère malgré l’époque étouffante. Avec sa jeunesse, elle défie Aldo, cet homme secret qui, à la quarantaine, n’espère plus grand chose de la vie et qui se réfugie dans son travail où il peut garder encore son humanité. 

Depuis des années, tous deux manquent de nouvelles de leur famille proche, probablement englouties par la guerre...

Mais la vie les veut vivants, pas seulement survivants. 

Grâce à sa franchise désarmante, sa persévérance et son besoin impétueux d’aimer, la jeune fille réussit à créer un lien avec cet homme qui peu à peu se laisse prendre au jeu. Ce n’est pourtant pas gagné d’avance dans un pays sous la dictature où tout est suspicion, incertitude et falsification des relations les plus élémentaires. Comment vaincre la peur qui entre sournoisement sous la peau ? Comment reconquérir sa liberté entre les murs noirs d’un régime menaçant ? Comment croire encore qu’une famille puisse naître après avoir perdu la sienne ? Et si ce n’était pas possible, a-t-on encore le droit d’aimer ?

Loin de dépeindre un tableau historique qui reste discrètement le fond obscur du film, les auteurs nous font découvrir le côté lumineux d’une relation hors du commun, capable de vaincre les circonstances obscures et de redonner un sens à la vie. 

Tout cela, sans en faire un drame sentimental, grâce à une réalisation cinématographique des plus humbles et des plus réussies.


Complicité... Károly HAJDUK et Abigél SZŐKE

Le réalisateur, Barnabás TÓTH, est déjà bien connu pour sa profonde empathie et sa tendresse pour les héros du quotidien. Il nous a offert récemment le film magnifique « Du corps et de l’’âme » et une perle pleine d’humour et de surprise : « Chuchotage ». Les deux ont attiré sur son œuvre le regard et la reconnaissance internationale du septième art.

Il est fidèle à son style puissant grâce à une simplicité bouleversante, capable d’exprimer les sentiments les plus complexes et les plus authentiques.

Dans le rôle de Klára, Abigél SZŐKE qui n’avait que 19 ans lors du tournage, nous éblouit par sa maturité doublée de sa jeunesse désarmante de beauté. Sa capacité à évoluer dans le rôle d’une jeune fille jusqu’à devenir une femme séduisante qui pourrait mettre en danger la relation entre un beau-père et sa fille adoptive, est d’une justesse digne des grandes actrices. Tout au long du film, elle nous permet de vivre des moments forts et pleins de suspense, jusqu’au moment où la relation semble basculer et où pourtant, elle retrouve son équilibre et sa profondeur.


Klára a grandit … Abigél SZŐKE 

C’est cette même justesse d’interprétation qui donne sa force et sa noblesse au jeu tout en retenue de Károly HAJDUK dans le rôle d’Aldo. Cet acteur de théâtre et du cinéma, primé pour son travail plus d’une dizaine de fois, exprime brillamment la grandeur et les profondeurs d’un personnage ordinaire, pudique et timide dont les silences nous touchent autant que ses mots.

Le travail du caméraman, Gábor MAROSI, riche en nuances et tout en retrait, dévoile un monde froid et fermé où l’on perçoit un feu contenu qui monte crescendo, pourtant presque invisible à l’œil du spectateur.

La dramaturgie de la scénariste Klára MUHI épouse la poésie du roman et exprime toute son intensité et sa grandeur. Elle-même réalisatrice et critique du cinéma, cette dramaturge affirmée connaît du bout des doigts tous les secrets du bon cinéma.

D’une simplicité admirable et d’une franchise déroutante, ce film est capable de guérir les blessures les plus profondes et ose affirmer le sens de la vie. On en sort plus humble et plus conscient d’être heureux, parmi ceux qui sont restés.

Melinda VÖRÖS

Photos : Filmalap

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