Concert Beethoven à Budapest : un hymne à la Liberté

Si l´on me consultait pour retenir le programme idéal d´une soirée Beethoven (1), je crois que je n´aurais guère trouvé mieux : l´ouverture d´Egmont, le 3ème concerto et la Symphonie Héroïque. Certes, d´autres œuvres auraient pu figurer dans le choix, à commencer par la Neuvième. Mais l´avantage des trois œuvres réunies pour le concert donné ce soir est de former une certaine unité, annoncée par ses organisateurs sous le motto :” Hymne aux héros de la liberté” („Óda a szabadsághoz és a hősiességhez”). Et puis, n´oublions pas qu´avant d´avoir écrit la Neuvième, Beethoven lui-même avait clairement désigné la Troisième comme étant sa préférée des huit symphonies composées jusque-là. Quant à Egmont, on sait que Beethoven, fidèle lecteur de Goethe, en appréciait particulièrement le sujet qu´il avait à cœur de mettre en musique (2) : Egmont combattant pour libérer son peuple du joug de l´oppresseur, qui finira sur l´échafaud. Thème cher au compositeur qui l´avait déjà abordé (moyennant un dénouement plus heureux…) dans Fidelio.

On le sait, la symphonie Héroïque était initialement dédiée à Bonaparte, en qui Beethoven voyait l´incarnation des idéaux de la Révolution („Sinfonia grande, inititolata Boanparte”). C´est en apprenant son couronnement que Beethoven en raya rageusement la page de garde pour la changer en „Sinfonia eroica, composta per festeggiare il sovvenire d un grand uomo” (3).

Composé trois ans avant l´Héroïque (1800-1804), le 3ème concerto en ut mineur, s´il ne se réfère pas directement au thème de la liberté, n´en a pas moins sa place entre les deux œuvres mentionnées. A commencer par la liberté de son écriture au plan formel. Le plus directement séduisant et probablement le plus souvent joué des cinq. Ici servi par Peter Frankl, pianiste britannique d´origine hongroise que nous avions déjà eu l´occasion d´entendre et apprécier.

Le tout interprété par l´orchestre MÁV placé sous la baguette de Péter Csaba. Une formation que nous avions également pu apprécier par le passé (4).

La musique de scène d´Egmont constitue sans nul doute l´une des œuvres majeures dans la production du maître de Bonn. Malheureusement trop rarement jouée dans son intégralité. L´ouverture, par contre, figure parmi les morceaux favoris au programme de nos concerts. Mieux que tout commentaire, nous reprendrons à notre compte l´appréciation qu´en fit E.T.A. Hoffmann :”Beethoven était entre les musiciens le seul capable de saisir l´essence profonde de cette œuvre… Faisant ici preuve d´un génie remarquable”. Appréciation qui vaut, certes, pour l´ensemble du drame, mais également pour l´ouverture qui en constitue une parfaite synthèse. Une œuvre puissante marquée par une forte rythmique. Débutant sur un puissant accord suivi d´une lente introduction, elle s´achève sur une impressionnante coda (Allegro con brio, „Siegessymphonie”), correspondant à la dernière scène du drame qui, après avoir décrit le héros marchant la tête haute vers la mort, annonce in fine le triomphe de la justice. Ce qui, dans l´interprétation qui nous en fut donnée ce soir, fut merveilleusement rendu. Emmenés sous la baguette fougueuse d´un chef inspiré, les musiciens se sont ici donnés à fond. A signaler entre autres, un timbalier particulièrement „présent”, à vous réveiller un mort, comme jamais je ne l´avais entendu auparavant dans cette œuvre.  

Ce soir soliste dans le 3ème concerto, Peter Frankl nous avait séduit lors d´un précédent concert où nous avions loué la clarté et la brillance de son jeu, alors dans le 4ème de Beethoven (5). Qu´en fut-il ce soir ? Malgré les quatre années passées depuis, le pianiste, qui approche les quatre-vingt-cinq ans, n´a rien perdu de sa fraîcheur. Brillance et clarté du jeu : oui. Et une belle sonorité du piano.  Accompagné par un orchestre en verve. Il est vrai que le chef, ses musiciens et le pianiste se connaissent bien. Ce qui était notamment flagrant dans ce dernier mouvement (Rondo) au rythme entraînant, à la mélodie gracieuse.  Petite cerise sur le gâteau : en guise de bis, le chef, également violoniste, ressortit son instrument pour nous interpréter ensemble avec son ami pianiste le merveilleux adagio de la sonate „Le Printemps”. (6)

Quant à l´interprétation de la symphonie en mi bémol majeur (Héroïque), nous nous contenterons de reprendre ce que nous en avions écrit voici deux ans : „Une interprétation pleine d'énergie, mais en même temps non agressive et toute en nuances. Avec notamment un timbalier et deux trompettistes particulièrement présents, mais sans faute de goût. Très belles sonorités également du côté des cuivres et des bois. Un chef, Péter Csaba, qui a merveilleusement mené son ensemble, se donnant sans compter.” Commentaire que nous renouvelons volontiers ce soir, en y ajoutant la brillante prestation de la flûtiste, particulièrement sollicitée dans le dernier mouvement. Bien que merveilleuse dans son intégralité, nous en retiendrons néanmoins deux temps forts : sa Marche funèbre (2ème mvt) et son brillant finale (Allegro con brio) au rythme dansant. Et pour cause, puisqu´il reprend une danse écrite pour le finale d´un ballet composé peu avant : „Les Créatures de Prométhée”. Une œuvre que la critique jugea à l´époque trop longue, notamment dans son premier mouvement (7). Une œuvre de longue haleine, certes, mais, comme aurait dit Schumann, offrant „de divines longueurs”.  Pour notre part, nous n´avons pas vu le temps passer. Un orchestre que nous retrouverons prochainement à l´occasion d´un „marathon Beethoven”, cette fois dans la Quatrième symphonie et sous la direction d´un chef italien. Renouvellera-t-il le miracle ?

Une année „Beethoven”, comme l´on sait, que cette année 2020, ce dont nous ne pouvons que nous réjouir, surtout quand il est joué de la sorte. En attendant la suite...

Pierre Waline

(1): hors musique de chambre et musique instrumentale.

(2): Goethe qui ne lui en sut apparemment pas gré outre mesure. Il faut dire que les relations entre les deux hommes n´étaient pas toujours au beau fixe. Par ailleurs, bien qu´admirateur de Mozart, Geothe n´était guère féru de musique au point de ne pas daigner répondre à Schubert qui lui avait dédicacé et adressé un lied sur un de ses poèmes.

(3): «N’est-il donc rien de plus qu’un homme ordinaire ! Maintenant, il va fouler aux pieds les droits humains et n’obéira qu’à son ambition. Il va s’élever plus haut que les autres et va devenir un tyran ! Comme les autres, il foulera les libertés à ses pieds ». Néanmoins, lorsqu’il apprendra plus tard le décès de l´empereur, Beethoven déclarera. „Il y a dix-sept ans que j´ai écrit la musique qui convient à ce triste événement”, faisant allusion à la Marche funèbre de l´Héroïque.

(4): Concert donné le 8 mai 2018, précisément dans l´Héroïque. Établi depuis 1983 à Lyon où il enseigne au Conservatoire, Péter Csaba fut un moment à la tête de l´Orchestre de Besançon. Il est chevalier de la Légion d´Honneur.  Directeur musical et chef permanent de l´Orchestre MÁV jusqu´à l´année dernière, il en demeure aujourd´hui l´invité permanent.

(5): concert du 9 décembre 2018 .

(6): à propos de la cadence: à la demande du compositeur, elle fut écrite par son ami, le pianiste Ries, qui fut amené à jouer le concerto peu après sa création. Mais, la trouvant trop difficile et risquée, Beethoven lui interdisait de la jouer. Néanmoins, Ries n´en fit rien et la donna telle quelle. Assis à ses côtés, Beethoven faillit se renverser sur sa chaise. Cadence qui se déroula finalement sans accroc et plut au public, ce qui lui valut un „Bravo” de Beethoven, bon prince... Cadence aujourd´hui perdue. Beethoven allait en écrire une cinq ans plus tard, qui fut donnée ce soir. Et, par la suite (entre mille autres), Clara Schumann...

 (7): à noter que le thème du premier mouvement reprend un motif entendu dans une ouverture de Mozart (Bastien et Bastienne).

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