Une femme peut en cacher une autre

Rencontre avec Safy Nebbou à Budapest, lors de la première de son film

À Budapest, c’est le festival Titanic qui a lancé le nouveau film de Safy Nebbou tout récemment sorti dans les salles de cinéma. Dans ce film, ovationné au cinéma Urania, Juliette Binoche interprète une femme et son double.

JFB : Les faux semblants, c’est un sujet nouveau et très ancien à la fois. Pourquoi avez-vous choisi ce récit pour votre nouveau film Une femme peut en cacher une autre ?  

Safy Nebbou : Vous avez raison, les faux semblants ou l’usurpation identitaire est un sujet vieux comme le monde. On le retrouve dans Cyrano, chez Marivaux mais ici il y a une différence. Quand j’ai lu le roman de Camille Laurens, j’ai trouvé intéressant comment elle a renouvelé cette thématique à travers un moyen moderne, très récent : l’explosion des réseaux sociaux et la manière de communiquer aujourd’hui. J’ai tout de suite pensé qu’il y avait là une dimension romanesque mais aussi une réflexion sociétale sur ces moyens de communiquer.

JFB : On dirait que c’est un rôle inventé pour Juliette Binoche où elle est tantôt rayonnante et séduisante tantôt sombre et défaite. Il faut être une comédienne de grand talent pour accepter ce genre de rôle.

S.N : Oui, il fallait trouver l’actrice qui serait capable d’interpréter ce rôle vertigineux, capable d’être dans la vérité de ce personnage complexe et de le faire vivre avec une puissance émotionnelle tragique tout en ayant parfois une distance humoristique, enfin une actrice qui aurait la sincérité d’accepter cette mise en danger permanente, de se mettre toujours au bord du gouffre.

JFB : Il y a des surprises dans ce film même avec le psy. Comment voyez- vous ce récit ? Il y a plusieurs lectures possibles, n’est-ce pas ?

S.N : Au début du film, on apprend que Claire ne va pas très bien, qu’elle est éconduite par un jeune amant et pour surmonter cette humiliation elle cherche à rentrer en contact avec lui à travers les réseaux sociaux, sur Facebook. Mais elle ne peut pas faire cela à visage découvert, elle va prendre l’identité d’une autre femme et ensuite rencontrer un des amis de son ancien amant. Clara, cette jeune femme qui se cache derrière Claire n’est pas celle qu’elle dit être et elle va se laisser prendre à l’idée d’être une autre au point de finir par y croire et par s’y perdre aussi d’une certaine manière.

JFB : Le virtuel devient réalité et cela pose problème, comment son psy va soigner Claire ?

S.N : Au début du film, Claire va en consultation chez une nouvelle psy et elle est obligée de tout recommencer depuis le début ainsi nous découvrons le récit à travers ses paroles. Mais c’est plus complexe que ça : ce film est construit sur le mode des poupées russes. On ouvre un tiroir et puis on en ouvre un autre et on finit par comprendre dans quelle toile d’araignée Claire s’est fait prendre.

C’est Nicole Garcia qui a joué la psy et je crois qu’elle a beaucoup aimé ce scénario. Je crois que pour un acteur l’important c’est de savoir si l’histoire lui parle. Nicole Garcia n’avait jamais joué de psy avant, mais tout de suite ce rôle lui a plu. Elle y est très crédible, elle a du charisme et ça s’est confirmé très vite. Elle avait un vrai plaisir à jouer ce rôle, elle a réussi à donner une aura d’empathie à son personnage en restant dans le non-dit ce qui n’est pas du tout simple. Son personnage prend vraiment corps avec une dimension mystérieuse et intéressante.  C’était un homme dans le roman et on a retravaillé le scénario, il m’a semblé intéressant que cela soit une femme et une femme plus âgée qui pouvait se projeter totalement dans cette histoire.

JFB : Claire est une femme très cultivée, une universitaire : on la voit à la fac, lors de ses cours dans une grande salle et ce n’est pas par un jeu du hasard qu’elle parle des Liaisons dangereuses, de la Marquise de Merteuil – sujet très à la mode que l’on représente dans une pièce de théâtre de Heiner Muller que l’on joue de Barcelone jusqu’à New-York.

S.N : C’est assez évident et c’est intéressant pour moi qu’elle soit cultivée, elle est proche de la littérature et c’est assez amusant de voir comment elle est mal à l’aise avec les réseaux sociaux, parce que d’un côté elle parle d’Ibsen, de Laclos, de Duras et de l’autre, elle écrit des sms avec des mots qu’elle emprunte au langage de ses enfants – c’est assez drôle, c’est du burlesque. 

C’est une femme de 50 ans. Et c’est une question d’actualité : pourquoi les femmes, passée la cinquantaine, ne sont plus perçues comme telles, alors que les hommes pas du tout. C’est une forme d’injustice que l’auteur du livre, Camille Laurens, a dû vivre avec douleur ! et cela fait écho à plein d’autres femmes. Mais au-delà de l’âge c’est un film qui parle de l’abandon, de la solitude. En réalité Claire est une femme blessée.

JFB : À la fin du film on respire, Claire est redevenue belle, épanouie. Comment voyez-vous Claire et Clara ?

S.N : C’est difficile parce qu’il ne faut pas trop en dire aux gens qui n’auront peut-être pas vu le film. Mais toujours est-il que c’est une femme ouverte, mais il y a dans le film constamment plusieurs possibilités :  le vrai ou le faux, le réel ou le virtuel. C’est ainsi que le photographe -  c’est François Nourissier qui le joue - a peu de place dans la réalité, mais il a de la place dans l’imaginaire de Claire, là il a toute la place d’un homme qui l’aime telle qu’elle est, sans la tricherie, mais c’est délicat d’en dire trop.

Propos recueillis par Éva Vámos   

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