La merveilleuse histoire de Mélusine renaît au château de Maulnes


Emmanuel Raquin-Lorenzi : Grande pointe

Rencontre avec Emmanuel Raquin-Lorenzi

L’été en prenant la route des Ducs de Bourgogne c’est au château de Maulnes et à l’Hôtel-Dieu de Tonnerre qu’une scénographie ; expositions et installations fait renaître Mélusine, cette fée issue du Poitou mais dont l’histoire est arrivée jusqu’en Hongrie et en Transylvanie. Nous avons rencontré l’auteur du spectacle à Paris.

JFB : Mélusine, cette grande enchanteresse du Moyen âge eut grand succès dans la littérature populaire à travers les siècles. Comment voyez-vous sa figure qui réapparaît dans votre spectacle prochainement ?

Emmanuel Raquin-Lorenzi : Les serpentes peuplent toutes les campagnes d’Europe, depuis des temps immémoriaux. Nous les nommons Mélusine en France parce qu’à la fin du Moyen-Age la famille des Lusignan a fait de la fée-serpente d’une de ses terres l’origine de sa race. Selon un des interprétations les plus convaincantes de ce nom, Mélusine viendrait en effet de « mère Lusigne », mère des Lusignan. L’Histoire de Mélusine a été écrite, à partir de légendes locales, par Couldrette, le chapelain des Lusignan.

Mais on trouve des traces des serpentes partout en Europe, et particulièrement en Europe centrale et dans les Balkans. Hérodote rapporte ainsi un mythe du Pont-Euxin selon lequel les juments d’Hercule ayant été retenues dans son antre par une serpente, celle-ci n’aurait accepté de les rendre qu’à la condition qu’Hercule copule avec elle. De cette hiérogamie serait né le peuple des Scythes. Par ailleurs on connaît cette splendide sculpture antique de marbre représentant un serpent à tête de femme trouvée à Constanta en Roumanie, l’ancienne colonie grecque Tomis.


Andrejs Grants : Negren 1990

Il y a plus de quarante ans, en 1976, j’ai vu présenter une serpente dans une baraque de la foire d’automne de Negreni, en Transylvanie, village appelé en hongrois Fekete-Tó : Lac-Noir. Emu devant la présentation fruste mais persistante de ce vieux mythe comme les paysans qui m’accompagnaient dans la pénombre de la baraque, goguenards mais légèrement troublés, j’ai discrètement pris une photo de cet être sans bras, tiare sur la tête, assis dans une sorte de sarcophage et dont le corps, revétu d’une chasuble, se terminait en queue de serpent. Sur la photo, floue, on voyait qu’il s’agissait d’un trucage de miroirs à la manière de Robert Houdin, escamotant le corps pour y substituer l’image d’un serpent.

Il y avait plusieurs strates dans mon émotion première et dans ce que j’ai construit autour d’elle en y repensant. D’abord l’ancienneté de cette représentation mythique et la fascination pour ce corps qui assemblait le même et l’autre, dans une figuration de la métamorphose. S’y ajoutait l’artifice du jeu de miroir qui en faisait une figure de la représentation du monde et particulièrement des arts photographiques et cinématographiques.

Je me suis mis à rêver au point bleu au flanc de la serpente où ce n’est ni de la peau, ni de l’écaille, le point insaisissable du déplacement de l’un à l’autre, ce qui se dit en grec « méta-phore ». On était là au cœur de l’acte même de représenter, frôlant ce qui fonde le poétique.

J’ai donc décidé, au cours des années 90, de revenir sur les terres de la serpente en invitant 9 autres artistes. Il s’agissait, la serpente disparue, de chercher ses traces dans son pays, de multiplier et combiner des regards pour tenter de sentir parfois affleurer, puis cueillir au bord des choses où ils naissent, quelques ébauches de ces dieux fugaces, qui disparaissent à peine nés.


Emmanuel Raquin-Lorenzi : Serpente verte

Je souhaitais pour cela combiner effets de rupture et de résonance, dans une libre architecture d’œuvres guidée par un principe d’incertitude entre ce qui est recueilli et ce qui est inventé. Dans Lac Noir, œuvre-chimère, sensations et pensées se contaminent et se distinguent, caressant de leur mouvement la paradoxale limite, ce point bleu au flanc de la serpente. Lac Noir est ainsi une œuvre unique faite d’œuvres différentes mais qui, ensemble, dessinent comme une installation, la constellation de la serpente. D’une œuvre à l’autre on a une chance ainsi d’entendre son chant, qui est le chant de la limite, le chant du réel.

Pour être fidêle à mon souvenir de la serpente, qui unit le multiple dans une énigmatique unité, il fallait non seulement multiplier les œuvres et les regards, mais aussi les médias.

Chaque époque a son média de référence où se joue l’enjeu de la représentation du monde. Au XVIIème le théâtre, au XIXème le roman, au XXème le cinéma. En ce début de XXIème siècle il me semble qu’aucun média ne peut constituer à lui seul cette référence. Ce qui caractérise notre époque c’est bien plutôt l’éclatement de notre regard entre de nombreux médias, éclatement qui peut, selon les cas, être une perte ou un élargissement du regard.

J’ai donc voulu prendre cet édifice éclaté des médias comme matériau d’une œuvre. Vingt-quatre œuvres ont ainsi été élaborées, sur de multiples médias, du cinéma au livre, à la musique et à la radio, à la photographie, aux arts plastiques et aux nouveaux médias, constituant la composition de médias Lac Noir.

JFB : Qu’est-ce qui est différent dans votre conception par rapport aux autres Mélusines en littérature et en musique ?

E. R.-L. : Le fond commun entre toutes les serpentes, c’est qu’elles sont des représentations positives, favorables, liées aux sources et fontaines, au renouvellement des saisons, à la fructification et à la fécondité. Caressant la terre elles en expriment les forces vitales. Elles sont principalement célébrées dans des cultes agraires et aiment se mêler aux mortels, jusqu’à parfois les épouser.

Mais il y a en effet une grande différence entre l’interprétation du mythe en France sous la figure de Mélusine et celles que j’ai pu rencontrer ailleurs, qui m’ont inspiré.

En France nous sommes tributaires de l’interprétation du mythe par Paracelse au XVIème siècle. Pour lui les serpentes, comme Mélusine, cherchent à épouser les hommes pour vivre et mourir avec eux, afin de pouvoir mériter la vie éternelle promise aux chrétiens. Il s’agit là à l’évidence d’une contamination du mythe par lareligion dominante.

A l’inverse, dans les autres traditions, en particulier celles que j’ai pu recueillir en Transylvanie et que j’analyse dans mon livre Lac Noir, Le Pays du lac, qui vient de paraître aux éditions Loco, les serpentes cherchent à partager la vie et la mort des hommes pour acquérir la merveilleuse précarité d’un regard mortel et solitaire, qui seul permet de voir le monde dans sa beauté, irréductible à l’éternel ; pour connaître la beauté tragique du temps.

JFB : Il y avait une avant-première à la Bibliothèque Nationale. Qu’est-ce qui était prévu pour donner un avant-goût au public ?

E. R.-L. : Cette avant-première avait lieu à l’occasion du festival annuel de la BnF, qui s’intitule La Bibliothèque parlante et qui met en valeur par des lectures des textes entrés dans ses collections, sur lesquels elle veut attirer l’attention. C’est ainsi qu’on m’avait demandé de lire des extraits de mon livre LN Le Pays du lac. Mais en accord avec le conservateur de mon fonds à la BnF, nous avions complété cette lecture par la diffusion de la bande d’art vidéo LN Transylvanie de Thierry Kuntzel et par un extrait de l’image sonore de la foire LN Le Violon-trompette que j’ai réalisée et coproduit avec Radio France. Le caractère de composition de médias propre à Lac Noir était ainsi évoqué.

JFB : Pourquoi le château de Maulnes et l’Hôtel-Dieu de Tonnerre ?

E. R.-L. : Les serpentes sont liées à des lieux. Il ne me suffisait donc pas de mettre en place une dramaturgie de médias à l’occasion de la création mondiale des diverses œuvres constituant Lac Noir (création de la composition commandée à Bernard Parmegiani au Studio 104 de la Maison de la Radio, sortie de mon long-métrage au cinéma Saint-André des arts à Paris, publication de mon livre, ouverture du site internet lac-noir.fr etc.).

Pour déployer le labyrinthe de la serpente, il fallait un lieu en parfaite affinité avec elle. Maulnes l’attendait. L'effet d'écho entre ce relais de chasse pentagonal de pierre blanche, construit à la Renaissance autour d’un nymphée assemblant trois sources, et l'immense plateau qu’elles baignent de leurs eaux, une des demeures de notre Mélusine, appelait la serpente transylvaine. Si fortement, que ce lieu semble avoir inspiré Lac Noir ; par un effet d’écho redoublé, la force poétique de l’œuvre comme l’esprit du lieu sont portés à leur comble. Maulnes, magnifique tour pâle dressée au milieu de son plateau, redevient ainsi, du printemps à l’automne 2019, le château enchanté de la serpente.

C’est à une métamorphose de notre regard qu’invite le parcours dans la scénographie serpente qui traverse tout le château. Conque blanche, le souple escalier de Maulnes enveloppe la clarté du jour et les sources sombres, les liant dans un chant étrange, mélancolique appel qui s’apaise, se perd et toujours revient, comme un diapason de ce voyage. D’entrée désorienté par une première énigmatique installation, notre regard se rajeunit au plus profond du château, auprès des sources où l’accompagnent de mouvants paysages puis une musique étrange, qui laisse entendre déjà la voix de la serpente.

Montant doucement par l’escalier médiant, le voyageur de Maulnes est emporté par le tumulte de la fête qui mêle tous les regards, jusqu’aux silences où, dans la pénombre, la traversée des forêts frôle l’eau sombre, puis où l’attendent les conques du crépuscule, pour qu’il puisse enfin, tout au haut du château, renouvelé, frôler la serpente qui caresse le monde.

Le concert des sources murmurantes, où affleure les voix de leurs nymphes, résonne, sous la protection de la puissante Fosse Dionne, jusqu’à l’Hôtel-Dieu de Tonnerre. Là s’épanouit leur chant et retentit le cri de la fée. Après le voyage à travers le château, des fonds obscurs des sources et du tumulte de la foire aux silences des paysages et des conques, après le vent serpente que fait voir l’étendard planté auprès de château, nous voici maintenant dans la vaste salle gothique du XIIIème siècle. J'y ai disposé en un cercle de 9 m de diamètre 12 petits haut parleurs de 15 watts, suspendus aux hautes poutres, qui diffusent chacun un des 12 sons que j'ai recueillis à des sources, des rivières et des lacs de Transylvanie, puis disposé en sorte qu'une douzaine d'auditeurs debout au centre du cercle, les yeux clos, puissent se laisser doucement inonder par la caresse de ces sons pendant 2 minutes 50. Ma seule intervention sur les sons, outre leur enregistrement, leur choix et leur position dans le cercle, a été de modeler leurs hauteurs réciproques au cours de cette courte séquence, qui se répète en boucle après un silence. L'expérience est magnifique, tous ceux qui ont pénétré ce cercle magique ont entendu le chant d'une serpente de ces eaux. Ceux qui restent hors du cercle perçoivent d'étranges modulations qui parcourent l'espace

JFB : Il y avait une présentation de livre à la BnF, précédée d’un film : Le chant de la couleuvre. Serait-ce une fiction portant sur ce même sujet ?

E. R.-L. : Le film n’était présent à la Bnf que par son affiche, puisqu’il passe jusqu’au 2 juillet au cinéma à Paris et le 29 à Laignes, à côté de Maulnes. Toutes les 24 œuvres composant Lac Noir se tiennent sur un point d’incertitude entre le rêve et l’observation attentive des gens, des choses et des paysages, ce qui est trouvé et ce qui est inventé, le document et la fiction. A chacun de s’y perdre et de s’y retrouver, avec je l’espère un regard changé par la proximité de la serpente, plus souple, plus accueillant à la diversité des choses et des gens, un regard qui sans cesse apprenne à caresser le monde.

JFB : Verra-t-on un jour la scénographie Lac Noir à Budapest ?

E. R.-L. : J’en serais évidemment très heureux. Il faudrait bien sûr l’adapter à un lieu nouveau, c’est le bel enjeu de cette création.

Je voudrais en tous cas, sous une forme plus légère, présenter Lac Noir dans le village de la serpente, à Fekete Tó en Transylvanie, àfin que les gens du pays puissent en voir quelque chose.

Propos recueillis par Éva Vámos

Lac Noir à Maulnes et Tonnerre, renseignements pratiques :

Château de MAULNES du 1er juin au 22 septembre scénographie Lac Noir 

Hameau de Maulnes – 89740 Cruzy-le-Châtel.

Visites jusqu’au 22 septembre.  Horaires d’ouverture : en juin et septembre du mercredi au dimanche, de 14h à 18h ; en juillet et août tous les jours de 10h30 à 12h et de 14h à 18h. Renseignements au 03 86 75 25 85 (aux heures d’ouverture).

HOPITAL de TONNERRE, Espace culturel (HOTEL-DIEU et ancienne PHARMACIE) du 8 juin au 8 septembre ; exposition, installation et scénographies sonores (Fontaine et Horloge serpente)

Visites jusqu’au 8 septembre. Horaires d’ouverture : en juin, les vendredi, samedi et dimanche de 11h à 17h ; en juillet, août et septembre tous les jours sauf le mardi, de 10h à 19h. Renseignements au 03.86.65.35.48 (aux heures d’ouverture).

Cinéma VOX de Laigne, Séances samedi 29 juin à 18h00 : Lac Noir Entre Chien et loup et Le Retour ; à 21 h 00 Lac Noir Le Chant de la couleuvre.

Les originaux des conques de la collection sont exposés au château de Maulnes.

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