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Budapest: la Messe en ut de Beethoven sous les murs du Château


By JFB - Posted on 03 mai 2018

Journées „Beethoven à Buda”

S'il fréquenta assidûment en Hongrie le château de Martonvásár où résidait la famille Brunswick, Beethoven ne se rendit qu'une seule fois à Buda: le 7 mai 1800, pour y donner un concert au Théâtre du Château. Pour commémorer l'événement, la mairie du quartier (1er arrdt) organise chaque année des Journées „Beethoven à Buda”. Ce, depuis près de vingt ans. Avec cette année une série de dix concerts tenus tout le long de la première semaine de mai. Concerts et récitals associant musique instrumentale, musique de chambre, musique religieuse, symphonique et concertante qui se tiennent dans le quartier du Château. Volontairement placés dans un cadre intime et généralement joués sur instruments d'époque pour restituer l'ambiance d'origine. Avec une trouvaille inédite: une soirée d'adaptation-improvisation en jazz sur des thèmes du compositeur (plus ou moins heureuse, reconnaissons...) et, pour la première fois, un concours de composition.


Pour notre  part, c'est au concert d'ouverture qu'il nous fut donné d'assister cette année avec la Messe en ut. Dans l'interprétation de l’Orchestre Orfeo et du chœur Purcell placés sous la direction de György Vashegyi. Deux raisons à ce choix: tout d'abord pour les interprètes que nous avons eu à maintes reprises l'occasion d'entendre et d'apprécier. Mais aussi et surtout pour l'œuvre elle-même, trop rarement donnée de nos jours, probablement victime de sa comparaison avec la Missa solemnis. Le cadre: l'église paroissiale du Château (Krisztinaváros), au beau décor baroque.

C'est sur une commande du prince Esterházy que fut écrite la Messe en ut, créée en septembre 1807 dans son palais d’Eisenstadt. Une cour où l'on était habitué à entendre et apprécier les messes de Haydn. Une confrontation qui intimidait d'ailleurs Beethoven dont c'était le premier essai du genre. Comparaison qui lui valut au demeurant une remarque désobligeante du prince („Mais qu'avez-vous donc fait là?”), suivie d'une brouille entre les deux hommes (1). Il est vrai que, tout en s'inscrivant dans la lignée des messes de son maître et ami, le vieux Haydn, l'œuvre du jeune Beethoven se démarque du cadre traditionnel imprimé au genre. Et alors? Car Beethoven nous aura servi ici une œuvre forte, empreinte d'une profonde émotion. Lui-même s'en déclara d'ailleurs satisfait. Ce qui, connaissant la sévérité de son jugement à son propre égard, constitue une solide référence.

 

Je pense avoir traité le texte comme peu l'ont fait auparavant.” Effectivement, tout en respectant à la lettre le texte des cinq parties de l'office, Beethoven s'emploie avant tout à nous restituer les sentiments que lui inspire chacune de ces paroles. Une interprétation plus intériorisée, plus méditative du texte de la liturgie, et non purement extérieure. („Venue du cœur” comme il le dira par la suite au sujet de sa Missa solemnis.) C'est pourquoi certains parlent ici de „musique spirituelle” plus que de „musique sacrée” stricto sensu.(2) On comprendra le désappointement du prince et de son entourage, habitués à entendre des œuvres de grande valeur, voire,  pour certaines, des chefs d'œuvre, mais plus directement séduisantes, extérieures, que véritablement profondes. 

 

 

 

Autre innovation: ce souci d'unité que Beethoven a cherché à imprimer à sa partition. A la différence des messes jusqu'alors produites où chaque partie (Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus, Agnus Dei) revêtait généralement un caractère propre. Souci d'homogénéité qui, quitte à sacrifier un peu côté séduction, tend à conférer plus de cohérence à l'ensemble.

Voilà pour ce que pouvions dire d'une œuvre encore trop souvent délaissée de nos jours. Et l'interprétation, dans tout cela?  Fort belle, émouvante, recueillie. Ce qui ne surprendra pas, pour qui connaît cette formation et son chef. Une formation qui figure désormais non seulement au premier plan sur la scène hongroise, mais probablement parmi les meilleures en Europe. Jouant sur instruments d'époque, l'orchestre Orfeo - qui fêtait précisément le 28ème anniversaire de sa fondation - est plutôt spécialisé dans les répertoires classique et baroque. Mais apparemment également à l'aise dans une œuvre qui dépasse ici ce cadre. Émotion visiblement ressentie dans l'assistance, pratiquement figée, recueillie tout au long du concert (je dirais presque „de l'office”). La palme revenant au quatuor des solistes, absolument irréprochables (3).

Une réserve, toutefois: un chœur couvrant par moments l'orchestre. Cela étant à mettre au compte de l'acoustique. Une acoustique qui aura constitué le grand handicap de la soirée. La coupole et les voûtes de cette église baroque, certes fort belle, ne se prêtant apparemment pas à l'audition de concerts. Les notes et les voix résonnaient de façon excessive, souvent gênante. Au point que nous avions par moments l'impression d'entendre comme une clameur émaner du chœur. Non loin de là,   l'église Mátyás eût offert un cadre mieux adapté. Mais bon… ne boudons pas notre plaisir.

Cette soirée fut l'occasion de réentendre une œuvre majeure du répertoire trop rarement jouée et ce, dans une fort belle interprétation en dépit des failles de l'acoustique. Une occasion également pour évoquer l'heureuse initiative de ces journées consacrées tout le long de la semaine à Beethoven. Il le méritait bien...

Pierre Waline

(1): initialement libellée au nom du prince Esterházy, la dédicace de la Messe fut par la suite transférée au nom du prince Kinsky.

Nicolas Esterházy qui alla jusqu'à qualifier l'œuvre de Beethoven d' „insupportablement ridicule (sic) et impropre à être donnée en public”. Et pourtant, n'en déplaise au prince, la Messe en ut fut rapidement reconnue auprès dudit public (concert donné en décembre 1808 au Théâtre An der Wien de Vienne). Une œuvre sur laquelle Mendelsshon, qui la dirigea, ne tarissait pas d'éloges.

(2): tel le musicologue Carl de Nys, ardent défenseur de l'œuvre.

(3): Katalin Szutrély, soprano, Eszter Balogh, alto, Márton Komáromi, ténor, Ákos Borka, basse

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