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Zsolt Petrányi : « Les utopies positives sont des motivations nécessaires à l’humanité »


By JFB - Posted on 01 juin 2017

  Commissaire chargé de l’exposition Peace on Earth !, Zsolt Petrányi présente le travail de l’artiste Gyula Várnai pour la 57e  édition de la Biennale de Venise. Entre désirs d’utopies et contextualisation historique, le JFB l’a rencontré au pavillon de la Hongrie pour découvrir les différentes œuvres à travers l’œil d’un expert.

JFB : L'artiste semble plonger le spectateur à la fois dans l'idélaisation d'un passé nostalgique et dans un futur utopoique. Où se situe cette exposition dans l'ensemble du travail de Gyula Várnai? S'adresse-t-elle au passé, au présent ou bien au futur ?


Zsolt Petrányi : Il s’agit tout d’abord d’une installation d’art essentiellement contemporaine. Il me semble important de le souligner car il est nécessaire d’éviter toute notion de nostalgie. C’est pourquoi nous avons essayé d’équilibrer ses œuvres entre celles qui faisaient référence à différents éléments du passé et d’autres qui utilisent davantage des matériaux plus actuels. Les six pièces exposées s’inscrivent dans la continuité méthodologique du travail de Várnai. Il a l’habitude d’utiliser des éléments issus de son environnement personnel, qu’il est important de resituer : en effet, Várnai vit à Dunaújváros, qui s’est bâti dans les années 1960 autour d’imposantes aciéries, des constructions urbanistiques très intéressantes à une période où la ville était rebaptisée Sztálinváros. Ainsi, tout était lié de près ou de loin avec les utopies des années 1950, 1960 et 1970 durant le temps où il y a vécu. Sztálinváros se faisait aussi appeler la «Cité de la Paix », et c’était comme si une nouvelle entité industrielle existait au beau milieu de la campagne, une ville totalement novatrice comme modèle de paix et d’harmonie auquel toutes les villes devaient ressembler pendant le Socialisme – une vision purement symbolique en somme.

C’est ainsi que Várnai présente son art et sa conception du monde. Cette exposition reflète son environnement personnel, il en maîtrise toutes les pièces et nous n’avons en rien tenté de modifier son concept de départ. C’est quelqu’un qui a d’abord étudié les mathématiques, puis s’est intéressé à l’astronomie avant de se plonger dans la futurologie – pas en tant que science dure, mais plutôt pour se demander comment l’on peut prévoir différents futurs possibles. En prenant en compte ces considérations, nous avons tenté de mettre en œuvre quelques pièces de puzzle pour créer un contexte, une signification qui suggère au spectateur que ces différences convoquent un désir d’utopies positives. Dans son imaginaire, les utopies positives sont des motivations nécessaires à l’humanité.

JFB : Diriez-vous que ses œuvres demeurent positives ? Lorsque l’on regarde le symbole Peace on Earth !,  la lumière du néon est éteinte depuis longtemps. L’artiste souhaite-t-il répandre un message de paix comme la colombe de Picasso par exemple, ou s’agit-il plutôt d’une critique d’une utopie qui n’aurait pas abouti ?

Zs. P. : C’est une question à double tranchant : d’une certaine manière, il s’agit d’une critique qui se demande quelles sont les raisons de notre perte de confiance en cette forme d’utopie. Bien évidemment il existe différentes réponses – la première serait inhérente à l’Histoire, comment les systèmes politiques ont changé les années 1990 et comment la centralisation des pouvoirs ont reconfiguré le nouveau millénaire par exemple. Mais d’un autre côté, nous considérons que les conditions actuelles, celles que l’on voit tout autour de nous sont si catastrophiques que cela justifie des raisonnements pessimistes : si tel était le cas, nous perdrions tout de suite toute raison d’espérer. C’est pourquoi nous nous tournons vers ces idéaux non pas oubliés, mais défraîchis par le temps.

JFB : En ce qui concerne la futurologie, l’on peut voir un entretien fictif avec le romancier Stanislas Lem. Il donne des réponses datant des années 1970, alors que les questions sont très actuelles.

Zs. P. : Stanislas Lem est quelqu’un de très symbolique pour les Européens. Il était très populaire dans les années 1960 et ses romans ont apporté une nouvelle dimension à la littérature de science-fiction car il y a introduit l’impact psychologique de plusieurs éléments. Mais il avait également une opinion très objective sur le fonctionnement de la futurologie. Cela justifie alors que son interview soit la première pièce de l’exposition.

JFB : Une autre œuvre est intrigante : Invisible cities. On dirait qu’il est enfin possible de se représenter des cités utopiques ! Várnai avait-il envisagé que de telles cités auraient eu leur place en Hongrie ?

Zs. P. : Peut-être pas, mais j’ai une anecdote à ce propos : en faisant visiter le pavillon à un groupe d’artistes chinois, nous nous sommes arrêtés devant ce diaporama de quatre villes utopiques. Alors que les vignettes tournaient, l’un des artistes s’est exprimé : « Ah ! C’est la nouvelle partie qu’ils ont construit à Pékin ! ». C’est intéressant de voir que, d’une certaine manière, le présent a rattrapé le futur. A l’origine de Invisible cities, l’artiste voulait simplement nous mettre dans une situation où  nous pouvions faire face à l’utopie.

JFB : Vous avez évoqué son attirance pour les mathématiques, que l’on retrouve dans les affiches énigmatiques où sont inscrits la formule mathématique utilisée par Google pour vérifier les données de ses utilisateurs ainsi que la formule « I Want To Know Everything ». Peut-on y voir une référence orwellienne, une inspiration du roman 1984 par exemple ?

Zs. P. : Nous souhaitions attirer l’attention dans ces deux œuvres sur l’effet permanent du contrôle des informations et comment la collecte de données informatiques serait la force de ce pouvoir. Récemment au cinéma est sorti le film Le Cercle (d’après le roman de Dave Eggers) qui met en scène de manière pas si fictive que ça une entreprise de développement contrôlant et utilisant les données personnelles de tous les êtres humains sur Terre. Le parallèle entre ces œuvres les rend malheureusement plus actuelles. Si on lit la formule mathématique sans la connaître au préalable, on obtient une œuvre incompréhensible : « E-work » - mais elle nous relie avec les nouvelles façons de faire la guerre, ainsi qu’à cette chasse aux données quotidienne.

JFB : Avez-vous pu trouver des échos aux œuvres de Gyula Várnai dans les autres travaux exposés à cette 57e Biennale de Venise ?

Zs. P. : Je n’ai malheureusement pas eu le temps de voir tous les pavillons. Je trouve que le discours introductif de Christine Macel, la commissaire générale à la tête de cette nouvelle édition de la Biennale, évoquait un certain nombre de thèmes et de problèmes que l’exposition de Várnai présente également. Comme l’artiste hongrois le souligne : « Tout ceci nous permet de repenser le futur et espérer que l’art nous aidera à modifier l’immuable. ».

Propos recueillis par Julie Gaubert

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