Ede Sinkovics dialogue avec les maîtres de la peinture française

L’Institut Français expose, du 20 mars au 13 avril, dix toiles de célèbres peintres français «revues» par un jeune artiste hongrois, Ede Sinkovics. Ce jeune peintre, né en Vojvodine, s’est lancé dans le délicat exercice qu’est le «remake». Mais, loin d’être une simple imitation ou une reproduction fidèle, ses tableaux se présentent avant tout comme un formidable espace de recherches picturales et techniques. Son travail nous propose de redécouvrir, entre autres, des maîtres comme Delacroix, Manet ou Seurat à travers un jeu de dialogues picturaux qu’il engage avec eux avec passion, doute et aussi humour. L’humour, cet artiste n’en manque pas : «Musée Schinkovich», c’est par exemple le nom qu’il a donné à son atelier, situé dans une fabrique désaffectée, pour y exprimer son approche muséale de l’art agrémentée d’une bonne dose d’humour critique. Après avoir terminé une école de vétérinaire près de son village natal, il se rend à Budapest pour y suivre des études d’art.

JFB : Comment est née l’idée de faire des «remake» ?

Ede Sinkovics : L’idée est venue à la suite d’un travail fait sur des clichés tirés de l’Histoire de l’art. J’ai travaillé en 2004 sur des tableaux de célèbres peintres hongrois, puis j’ai continué avec les peintres français tout naturellement, puisque ces derniers ont eu une grande influence sur la peinture hongroise. C’est un travail que je mène dans le cadre d’un doctorat que je prépare aux Beaux-Arts de Budapest, sachant que mon approche de ces œuvres est à la fois picturale, théorique et méthodologique. La «paraphrase» de ces œuvres connues me permet non seulement de rendre hommage à ces grands artistes, mais aussi de les faire redécouvrir aux contemporains, et surtout de retrouver des moyens d’expression picturale oubliés à partir desquels on peut créer de nouvelles réalités picturales.

JFB : Dans quelle mesure vos tableaux sont-ils «originaux», ou l’expression de votre langage personnel ?

E.S : L’originalité ? Mon nom d’artiste par exemple est le jeu de mots qu’on peut composer avec : ®EDEti (autrement dit l’adjectif «eredeti»), qui signifie en hongrois «original». Bon, rien de nouveau sous la voûte céleste ! Je pense que de nos jours il est beaucoup plus simple d’être original si on ne cherche pas à l’être. Nombreux sont ceux qui essayent d’être originaux, mais ils ne voient pas combien, à cause de cela, ils sont formidablement ennuyeux. En fait, ils ne veulent pas reconnaître qu’ils s’emploient à faire des clichés obsolètes. Etre original, c’est reconnaître qu’on ne l’est pas du tout. En tant qu’artiste de l’image, j’ai plus de facilités à me voir et à reconnaître certains de mes défauts si je le fais à travers le prisme d’un autre. Dans ces remake-ci, mon autocritique est beaucoup plus objective que si je me contentais de faire «mes affaires» où l’on se perd facilement dans une perception subjective de la réalité, et de laquelle il n’y a pas de sortie aisée. Un peu comme si vous étiez assis depuis des années dans une boîte sans échanger un mot avec quiconque. Soit vous devenez fou, soit vous ne trouvez plus d’interlocuteur à la hauteur tant vous êtes devenu sage !

JFB : Quelles difficultés avez-vous rencontrées lors de votre travail ?

E.S : La première a été le passeport de mon pays, la Serbie. J’ai dû faire la queue longtemps pour obtenir un visa pour la France où je voulais voir et «ressentir» les tableaux originaux que j’allais retravailler. L’aide est venue de l’Ambassade hongroise et de l’Institut hongrois à Paris, puis, plus tard de l’Institut français et de l’Ambassade française à Budapest. Les tableaux ont été financés par la fondation Illyes et NKÖM (Nemzeti Kulturális Örökség Minisztériuma).

JFB : Quel est le peintre que vous avez abordé avec le plus de plaisir ? Quel est celui qui vous a posé des difficultés ? Pourquoi ?

E.S : J’ai particulièrement aimé travailler Delacroix du fait que ma conception de la peinture n’a pas beaucoup de rapport avec la sienne. Cela a été un défi encore plus grand de «déconstruire» ce cliché romantique. Ce tableau, La Liberté guidant le peuple, possède énormément de qualités et d’informations picturales qui m’ont finalement donné une grande liberté d’improvisation. Je lui ai d’ailleurs donné le titre de La Liberté guidant l’image ! Le tableau montre le moment après la révolution, où déjà on ne voit plus «l’instant sacré de l’inspiration», mais déjà le présent enfumé, noirci.

Seurat (que j’ai intitulé «Ede et point»), a été intéressant à retravailler du fait de la technique que j’ai imaginée. C’est l’un de mes préférés. Par contre, Henri Rousseau, que j’ai renommé, «Ede défait», m’a donné le plus de mal à cause de la naïveté, du dogme artistique, et du manque de courage de sa peinture La Bohémienne endormie. Ce tableau ne m’a pas apporté beaucoup d’informations artistiques utiles. C’est pour cette raison que j’ai résolu le problème de différentes façons : j’ai combiné plusieurs techniques, peint à l’huile et à l’acrylique. Dans le même temps, j’ai essayé de retravailler les formes picturales de manière encore plus naïve, enfantine, et j’ai même essayé par moments d’oublier que je peignais dans le but de rendre le «remake» encore plus authentique.

L’artiste expose aussi au mois de mars dans la Galerie K.A.S. une série de tableaux sous le titre de Paysage avec arrière-plan : les derniers autoportraits de l’enfance, au 36 de la rue Váci

Milena Le Comte Popovic

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