A Berlin

La chronique de Dénes Baracs

Échos de la francophonie

Au moment de la chute du Mur de Berlin je travaillais à Bruxelles, ma fille faisait ses études dans une université belge. Après ce tremblement de terre politique, le cercle d’étudiants a décidé d’organiser un voyage d’étude à Berlin, pour voir l’histoire de leurs propres yeux. Judit est revenue toute enthousiaste, son sac plein de petits morceaux de béton arrachés à l’infâme construction. Elle nous parla d’une ville dans laquelle les gens racontaient à tous ceux qui voulaient les écouter la nuit de l’événement incroyable. Ceux de l’Ouest évoquaient le moment où ils virent surgir des brèches du Mur leurs frères séparés d’eux durant des décennies, ceux de l’Est comment ils foulèrent pour la première fois le sol du „monde libre” et comment ils détruirent ensemble le Mur impénétrable.

Moi, j’ai un souvenir antérieur. En 1966, je fus invité chez un ami allemand. Lui, citoyen de la RDA d’alors, n’avait pas le droit d’aller à Berlin Ouest, et moi, comme citoyen hongrois, je pouvais prendre l’UBahn de l’autre côté du fameux Checkpoint Charlie, l’unique poste de frontière autorisé dans la ville divisée. J’ai visité le Kurfürstendamm élégant et l’église Kaiser Wilhelm Gedächtniskirche, restaurée seulement partiellement après les bombardements de 1945 et depuis symbole de Berlin Ouest, puis je suis retourné avec le même U-Bahn dans le «camp socialiste». Il était bien difficile de comprendre, pourquoi lui, un Allemand, ne pouvait pas faire la même petite balade.

Ce dilemme n’existe plus. Récemment j’ai passé une semaine à Berlin et je dois avouer qu’il était temps. Je devais me rendre compte que pour comprendre l’Europe (y compris la France et la Hongrie), il fallait voir de près cette ville, avec ses musées uniques, ses monuments qui témoignent de sa grande et tragique histoire et sa nouvelle architecture qui illustre son élan renouvelé.

Apprendre à l’école la montée en puissance de la Prusse est une chose. Monter à pied les quelques 250 gradins du Siegessäule, cette tour de la gloire conçue dans la foulée de la victoire prusse sur le Danemark en 1864, ou encore savoir qu’au moment de l’achèvement de sa construction dans les années 1870 les armées du Kaiser avaient gagné deux guerres contre deux autres grandes puissances européennes, l’Autriche et la France, en est une autre.

L’Europe est pleine de ce genre de tours et monuments (une exposition les montre en maquette justement dans le Siegessäule). Malheureusement, toute victoire est la défaite d’une autre nation qui rêve de sa revanche. Le signe que l’Allemagne de nos jours connaît mieux que quiconque cette vérité, c’est que des grands reliefs du Siegessäule qui illustrent les victoires des armées prussiennes ont été éloignés dans le souci de ne blesser personne. Parce que nous connaissons la suite de l’histoire.

De l’observatoire panoramique de la tour, on voit l’édifice majestueux du Reichstag, construit à la même époque. Le sort du Parlement symbolise l’histoire allemande et l’exposition de photos sous sa nouvelle coupole transparente nous la présente en toute sincérité. D’abord la Première Guerre mondiale dans laquelle les partis pacifistes du Reichstag ont succombé aux sirènes du nationalisme, puis l’époque de courte durée de la démocratie de Weimar, emportée par la vague nazie. L’incendie de l’édifice qui servit de prétexte à Hitler pour bannir les partis d’opposition - et instaurer son régime totalitaire qui déclencha la guerre mondiale la plus dévastatrice, soldée par quelque 60 millions de morts, dont 6 millions de Juifs victimes de l’Holocauste nazi et… 8 millions d’Allemands. Et par la défaite totale du Troisième Reich hitlérien, illustrée par la photo du soldat russe qui planta en mai 1945 le drapeau soviétique sur la coupole de l’ancien Reichstag en ruines.

La nouvelle coupole transparente, conçue par l’architecte britannique Norman Foster après la réunification de l’Allemagne est simplement géniale. Tout le monde peut y entrer librement, au cœur de la nouvelle démocratie allemande – monter jusqu’au point le plus haut de cette construction de verre et acier. De là, on peut admirer la ville de nouveau unie, voir les impressionnantes tours modernes, et suivre du regard les députés au travail. Eux font fonctionner sous nos pieds dans la salle de séance cette nouvelle Allemagne, ouverte et démocratique et transparente, cette puissance de première importance dans l’Europe renouvelée.

Il est d’ailleurs bon de savoir que la Hongrie a joué un certain rôle dans la réunification en ouvrant ses frontières devant les réfugiés de la RDA de 1989.

Bien sûr, j’ai revisité le Checkpoint Charlie et ce qui reste du Mur. J’y ai revu un soldat soviétique sévère sur une photo agrandie, placardée sur la même place pour recréer l’atmosphère d’antan. Il y avait aussi la copie du poste de contrôle de frontière d’antan, de faux sacs de sable, de faux «soldats américains» avec leurs drapeaux. Et beaucoup de vrais touristes, avec lesquels ces faux soldats ont posé pour des photos «souvenir».

On pouvait acheter des pièces du Mur démoli. Une montgolfière fellinienne s'est alors élevée dans le ciel pacifique devant les visiteurs et leurs caméras.

L’histoire s’est convertie en tourisme. 

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