La chronique de Dénes Baracs

Échos de la francophonie


Décrets

 

Enfant, à l’école, j’ai toujours suivi les leçons d’Histoire avec un certain détachement. Prélude sombre au présent heureux quand les contours des États ne se modifient plus, les vicissitudes très lointaines ou plus récentes de nos prédécesseurs que les profs évoquaient en classe me paraissaient étrangères à notre quotidien. Je pensais que des choses absurdes comme, par exemple, des guerres, ne pouvaient plus arriver en Europe.

Avec le temps et les soubresauts de notre continent, nous avons pourtant tous appris que la vie ne s’arrête jamais et ce qui se passe aujourd’hui ne peut pas être vu hors contexte, sans les antécédents. Ce qui est arrivé il y a dix ou cent ans influence encore notre vie. Nous savons déjà que si l’on nous cache des pans entiers de la vérité souvent pénible, cela ne nous épargne pas des conséquences des événements passés.

Dans ma jeunesse, on a peu évoqué Trianon qui, pour les Hongrois, ne désigne pas simplement un beau château aux alentours de la capitale française, mais symbolise le démembrement de la Hongrie. Intégrés à l’Empire austro-hongrois, nous avons achevé la guerre 1914-18 parmi les perdants, la „Grande Hongrie” a alors perdu deux tiers de son ancien territoire et la majeure partie de sa population multinationale. Beaucoup de Hongrois se sont soudainement réveillés minoritaires dans leur nouveau pays. Les vainqueurs ont signé le traité de paix avec la Hongrie au Grand Trianon, tout comme ils l’avaient conclue un peu plus tôt avec l’Allemagne, l’autre grand perdant, à Versailles, dans un autre château.

L’Europe entière fut redessinée, avec la naissance, entre autres, de la Tchécoslovaquie et de la grande Serbie, alors que la Transylvanie devint une partie de la Roumanie. La Hongrie diminuée s’est considérée „mutilée” (comme la France après la défaite de 1871). Budapest a mené un long combat pour une révision qu’elle a réalisée pour un court temps en „s’alliant avec le diable”, le Troisième Reich de Hitler. C’est alors qu’elle annexa, entre autres, une partie de la Slovaquie d’aujourd’hui. Cela ne dura pas longtemps car avec la fin de la Seconde Guerre mondiale, les frontières de Trianon furent rétablies.

Au temps de Kádár, pour ne pas réveiller les démons de part et d’autres, ces conflits ont été balayés sous le tapis, ou n’ont été évoqués qu’en sourdine: nous étions des „États frères socialistes”, obligés à l’amitié réciproque et enthousiaste. Cette politique d’éducation – ou plutôt de non-éducation – a encore aggravé l’effet dévastateur des nationalismes qui sont à nouveau nés de leurs cendres avec l’écroulement du système socialiste.

Le dernier exemple en est l’histoire triste des „décrets Benes” dont, je dois vous l’avouer, on n’a pas soufflé mot dans la Hongrie de ma jeunesse, à tel point que récemment, quand le Parlement slovaque a soudainement déclaré qu’ils ne pouvaient être remis en question, une grande partie de l’opinion publique hongroise n’a même pas su de quoi il s’agissait. Tout simplement d’autres déboires de l’Histoire : quand la Tchécoslovaquie, née après la guerre 1914-18, fut anéantie par Hitler, la partie tchèque fut incluse dans le Reich, et un État slovaque fantoche allié au Reich fut créé en s’appuyant sur certains nationalistes slovaques. Dans la foulée de la victoire alliée de 1945, le chef d’État de la Tchécoslovaquie alors rétablie, Edouard Benes, a émis toute une série de décrets qui ont créé une base juridique pour que puissent être établies les responsabilités de chacun dans le démembrement temporaire du pays des Allemands et des Hongrois vivant jadis en Tchécoslovaquie. En même temps, ces documents ont eu pour but la création d’un État purement slave.

Les Allemands (plus d’un million de personnes) furent ainsi expulsés en Allemagne et les Hongrois frappés par différentes mesures. 75 000 d’entre eux furent condamnés comme criminels de guerre, privés de leur nationalité tchécoslovaque (ce qui fut révoqué plus tard), et leurs biens furent confisqués. Comme les Alliés n’ont pas approuvé l’expulsion des Hongrois (les Soviétiques ont voulu éviter les conflits entre leurs vassaux), des confiscations de propriétés ont été perpétrées ainsi qu’un „changement de population” avec des habitants d’origine slovaque de Hongrie. Dans les rangs des membres de la population slovaque de Hongrie (les Tót, généralement très pauvres), on a recruté des volontaires pour le retour en Tchécoslovaquie, et de là on a déplacé en Hongrie les Hongrois qui vivaient jusqu’alors en Tchécoslovaquie (en général plus aisés). Selon les chiffres officiels, 76 000 Hongrois, vivant pour la plupart dans la partie slovaque du pays, furent „échangés” contre 60 000 Slovaques de Hongrie.

Tout comme l’expulsion des Allemands de Hongrie, effectuée avec la même explication à la fin de la guerre, ce fut un épisode douloureux qui est toujours ressenti comme tel aujourd’hui par les familles concernées. Quoique l’idée de la „responsabilité collective” d’une population, qui était la clef de voûte des décrets Benes, soit contraire à la conception généralement admise des droits de l’homme, aucun des deux États nés de la scission pacifique de la Tchécoslovaquie, il y a 10 ans, ne les a révoqués.

C’est pour cette raison que le dirigeant de la coalition de la minorité hongroise en Slovaquie a eu l’idée de proposer que les Slovaques et les Hongrois de son (et des deux) pays demandent réciproquement pardon pour les maux que les uns ont pu infliger aux autres. Ce qui fut reçu comme une provocation non seulement par les ultranationalistes de Ján Slota, une figure particulièrement hungarophobe dont le parti extrémiste participe à la coalition au pouvoir, mais aussi par les autres partis slovaques qui veulent éviter tout ce qui peut soulever la question des compensations financières à la suite des mesures prises jadis sur la base de ces fameux décrets. La résolution adoptée à l’initiative de Slota a déclaré que les decrets de Benes, également critiqués à l’ouest et particulièrement en Allemagne, étaient „intouchables”. Les députés slovaques ont tout de même déclaré qu’ils réfutaient le principe de „responsabilité collective”.

Contradiction ? Oui, mais c’est bien la situation dans laquelle on se trouve aujourd’hui. Les événements d’il y a 60 ans enveniment ainsi les relations entre deux pays qui sont maintenant tous deux membres de la même Europe. Serait-il donc préférable d’oublier ou d’ignorer cette fâcheuse histoire ? Nous savons que cela ne sert à rien.

Mais nous avons, heureusement, un exemple dont les enseignements pourraient nous aider un peu dans la recherche de la solution: c’est cette fameuse réconciliation historique franco-allemande, devenue l’un des piliers de l’Union européenne.

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