Interview d’Alpha Blondy à l’occasion de son concert

 

Spécial festival Sziget

Alpha Blondy vit à Abidjan, en Côte d'Ivoire, et vient de consacrer son dernier album Victory au traité de paix signé cette année dans son pays. Rencontre avec le pape du reggae africain à l'occasion de son concert sur le festival Sziget.

 

Vous consacrez votre dernier album Victory au traité de paix signé en Côte d'Ivoire cette année.

Oui, le président a eu l'intelligence de parler directement avec les rebelles et je suis optimiste. Je pense sincèrement que ce traité de paix peut aboutir. Mais il faudra un certain temps avant que cette paix s'installe car pendant cinq ans les gens ont été programmés pour la guerre et maintenant il faut les programmer pour la paix et ça prendra un peu de temps. Mais déjà la dynamique de paix est lancée et il faut que nous encouragions les uns et les autres à aller résolument dans cette direction.

Vous aviez consacré une célèbre chanson à Houphouët Boigny. Etes-vous nostalgique de cette époque durant laquelle le pays était uni et en paix?

Oh, vous savez, je suis un peu fataliste. Je crois en Dieu et je crois que Dieu met des épreuves sur la route des individus et que Dieu met des épreuves sur la route des nations. Et la Côte d'Ivoire est en train de traverser cette épreuve là. C'est trop facile de pointer du doigt, de condamner les uns ou les autres. Je pense que ce qui est arrivé à renforcé les Ivoiriens, qu'ils ont mûri et qu'ils compris maintenant que notre intérêt à tous est d'aller vers la paix. La Côte d'Ivoire a toujours brillé par temps de paix et tout ce que nous avons réalisé, c'était en temps de paix. Cette guerre a montré aux Ivoiriens que la perte des uns fait la perte des autres.

Quelles ont été vos actions en tant qu'ambassadeur de l'ONU pour la paix en Côte d'Ivoire ?

J'ai rencontré beaucoup de politiciens, j'ai rencontré le président de la République, j'ai rencontré les chefs de la rébellion et les jeunes patriotes, mais aussi beaucoup de gens issus de divers partis politiques en leur demandant à chaque fois ce qu'il fallait faire pour retrouver la paix dans le pays. Chacun m'a donné son point de vue, chacun m'a fait des propositions et moi-même j'en ai fait. Et avec toutes ces idées, j'ai fait ce qu'on appelle la «pyramide la paix» et Dieu merci elle a été adoptée. Je ne dis pas que c'est grâce à moi ! C'est au contraire les idées des uns et des autres et je n'ai fait que tracer un dessin pour démontrer qu'on pouvait trouver tous ensemble une solution intelligente qui est une sorte de «gentlemen agreement». Et Dieu merci, ça a marché. Voilà pourquoi on croise les doigts et on prie, tout en faisant attention car cette période est une sorte de convalescence. De plus il y a des gens que la paix n'arrange pas car ils ont fait fortune grâce à la guerre et à l'économie de guerre ou dans le cacao, le café, l'or, les diamants, etc... Comment va-t-on pouvoir les neutraliser, avec l'aide des Nations Unies et des amis de la Côte d'Ivoire... ça c'est une autre paire de manches !

 

Parmi la nouvelle génération de musiciens reggae en Afrique, vous avez des successeurs qui suivent le chemin que vous avez tracé en tant que «père du reggae africain», comme Tiken Jah Fakoly par exemple...

Je n'aime pas Tiken Jah Fakoly, pas du tout. Par contre, il y a Ismaël Isak que j'aime beaucoup. Tiken Jah je ne l'aime pas car je n'aime pas les gens qui critiquent leur pays à l'extérieur, surtout quand le pays est en guerre... J'aime pas les lâches. Alors certes, j'ai créé le reggae africain et, de ce fait, je suis un peu son grand frère, mais je ne l'aime pas. Mais il y a beaucoup de jeunes talents et qui sont très créatifs.

 

Quelle est, selon vous, la grande différence avec le reggae jamaïcain ? Le discours peut-être ?

Le discours oui, mais aussi la rythmique. De toutes façons, ce n'est pas intéressant de faire exactement la même chose que les Jamaïcains, sous prétexte que tu veux faire du reggae. Il faut agrandir la variété du champ reggae, pour que le reggae ne soit pas stagnant, il faut apporter un plus. Et le reggae africain a apporté un plus dans les textes et dans la dialectique. Par exemple, en Côte d'Ivoire, nous avons soixante sept ethnies, c'est-à-dire soixante sept dialectes différents, et je ne te parle même pas du Mali, du Sénégal, du Ghana, ni du Cameroun, du Congo Brazzaville ou du Maroc, du Tchad. Il y a tous ces artistes reggae qui m'impressionnent par leur diversité, leurs influences et la qualité de la musique qu'ils font. Moi je suis confiant et je pense que le reggae africain n'a pas encore commencé à dire son mot. Et il y a beaucoup de talents que j'aimerais soutenir si j'en avais les moyens, pour les soutenir et les promouvoir auprès des médias occidentaux.

 

Propos recueillis par Judit Zeisler et Frédérique Lemerre

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