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Entretien poétique


By JFB - Posted on 14 octobre 2011

Rencontre avec Krisztina Tóth

 

Krisztina Tóth fait partie des auteurs majeurs de la littérature hongroise contemporaine. Depuis les années du changement, elle est saluée comme l'une des grandes poétesses de sa génération. En 2000, elle reçoit le prestigieux prix littéraire Attila József pour l'ensemble de son oeuvre poétique.

 


 

Krisztina Tóth c'est avant tout une voix, une voix douce et retenue à la fois. Elle me reçoit chez elle, dans son petit jardin, oasis verte dans le quartier ouvrier de Józsefváros. Notre entretien se déroule sous un sarment de vigne, datant de l'époque de la construction de ce complexe, avec de petites maisons alignées. Le jardin est embelli par une rose mûre, colorée et lourde de pétales gracieux. L'atmosphère est propice pour parler poésie et littérature.

Krisztina Tóth s’exprime dans un français parfait. Il faut dire qu’elle a vécu à Paris entre 1992 et 1993, grâce à une bourse littéraire de la Fondation Soros, et travaillé à l’institut français de Budapest où elle a organisé les vernissages de la galerie de 1994 à 1998. Mais elle s’est surtout confrontée à des poètes tels Mallarmé et Desnos qu’elle a traduits. Elle est d’ailleurs à l’origine d’une anthologie de la poésie contemporaine française, Látogatás, soit “Visite” en français, publiée en 1996 en Hongrie. La poésie a toujours été présente dans sa vie. « J’ai toujours senti le besoin de m’exprimer. Je pense que les personnes qui ont une activité créatrice comme écrire, sculpter ou peindre, ressentent la même nécessité de transformer leur perception et d’exprimer ce qu’ils ont vu. Les moyens sont différents, mais le besoin est le même. Il n’y a donc pas eu un moment précis, mais il y a toujours eu cette nécessité d’écrire.

A l’âge de 11 ans, j’avais déjà commencé à écrire des choses très rythmiques. Ce n’étaient pas de bons poèmes, bien sûr, mais je voulais dire quelque chose. Je voulais le rythme et le jeu avec les mots. J’étais fascinée par les poètes comme János Arany. Je ne comprenais pas toujours le texte, mais j’étais captivée par la musique littéraire. Comme lorsque vous êtes frappé par une musique. Cela revient tout le temps. Je me suis dit que j’allais l’apprendre par cœur pour la posséder. J’ai commencé à apprendre les poèmes. Un jour à l’école, la maîtresse a découvert que j’avais János Arany dans mon sac. Ce n’était pas très courant à cet âge-là ! Pour moi, c’était un miracle, vraiment.» Dès son premier recueil, ôszi kabátlobogás (flottements d’un manteau d’automne) en 1989, elle est accueillie par le prix Miklós Radnóti. Les recueils qui suivent, comme A beszélgetés fonala (Le fil de la conversation, 1995) rencontreront le même succès de la part des poètes et du public. Ici en Hongrie, la poésie est appréciée. Mais, Krisztina Tóth ne se veut ni poète engagé, ni femme poète. Elle est simplement poète. «On me dit toujours que c’est étrange de se présenter comme poète, que ce n’est pas une profession. Or, on peut dire qu’on est peintre ou sculpteur sans surprendre. Etre poète, c’est une façon de regarder la vie, les choses. Dire que je suis écrivain est un peu prétentieux. Les autres peuvent le dire. Pour moi, être écrivain et poète, c’est la même chose. Il n’y a pas de différence. Poète, c’est être en éveil permanent, c’est être ouvert aux choses et collecter le plus de détails possibles pour créer sa mosaïque, sa propre perception des choses. »

 

Laisser s’infiltrer l’inattendu

« Ce qui est intéressant avec la poésie, c’est quand je commence à écrire les choses. J’ai une vague idée sur le poème, surtout sur la musique, le cadre et le rythme intérieur du texte. Mais je ne sais jamais exactement ce qui se passe. Et je pense que le secret, le miracle, c’est que dans l’écriture il y a un moment où le texte commence à marcher tout seul. Il existe une « volonté » du texte. A partir de ce moment, je ne dois que contrôler un peu ce qui se passe. Il y a toujours une part de travail conscient et inconscient. C’est un très fin équilibre entre les deux. Et si j’ai de la chance, il y a quelque chose d’inattendu qui se passe dans le poème. Si je n’y mets que les choses que j’ai décidé d’y mettre, les choses ne se passent pas. Il faut laisser s’infiltrer l’inattendu entre les lignes. Par contre, quand j’écris de la prose, je dois garder une attitude neutre. Je ne dois que décrire, le plus précisément possible. L’approche est différente. Je ne dois pas m’impliquer. Parfois, je regrette de devoir rester à l’extérieur. Cela doit être bien d’être à l’intérieur. Mais je ne peux pas, je dois toujours rester à l’écart, ou sur le côté. »

 

L’art du vitrail et de la transparence

Elle se souvient que déjà petite fille, elle aimait regarder le monde à travers les petits morceaux de verre qu’elle ramassait par terre. « C’était très intéressant de regarder à travers car la réalité et la forme des choses y étaient transformées. Pour moi c’était quelque chose de très similaire à l’écriture. » Le verre deviendra d’ailleurs à l’âge de trente ans son objet de prédilection et le métier qui la fera vivre. 1997 sera l’année de tous les changements. Après des études secondaires dans un lycée spécialisé en arts plastiques, dans la section sculpture, où elle avait hésité à choisir le travail du silicate, « trop industriel aux yeux des adolescents », puis des études de lettres à l’Université Eötvös Lóránd de Budapest, Krisztina Tóth décida d'apprendre l'art du vitrail qui l'avait depuis toujours attiré. Elle en fabriquera et en restaurera avec passion dans un petit atelier du 13ème. Elle continuera à écrire et à publier: L’homme de l’ombre (Az árnyékember, 1997), Poudreuse (Porhó, 2001), Pacotille éplorée ( Síró Ponyva, 2003) et Balle haute (Magas labda, 2009), Pixel (2011)

 

Code-barres et Pixel

Krisztina Tóth est aussi auteur de nouvelles qui peuvent se lire comme de simples unités, ou comme les chapitres d'un roman. C'est le cas de Code-barres qui est en cours de préparation chez Gallimard. Et de Pixel qui vient de paraître en Hongrie. Code-barres a été publié en 1996 en Hongrie sous le titre de Vonalkód qui signifie “ligne”. Ce récit a une structure assez spéciale car chacun des chapitres joue précisément avec le mot “ligne” : ligne de séparation, ligne de vie, ligne infinie, etc. L’ensemble des récits construit un code-barres. Les récits écrits à la première personne peuvent être lus séparément, mais l’ensemble construit une histoire. «C’est une sorte de mosaïque avec une alternance entre des récits d’enfance et de l’âge adulte, des destins différents depuis les années 60 jusque dans les années 90.» Dans ce livre, l’auteur y dénonce l’hypocrisie sociale qui régnait dans son pays, le double-langage qui prévalait. « Cette époque était déprimante, effrayante. L’enfance n’est pas toujours l’âge heureux. On ne se sentait jamais en sécurité, jamais. La peur était permanente, mais pas seulement la peur, la culpabilité aussi. Il pouvait toujours y avoir quelque chose qui n’allait pas. Je l’ai écrit avant d’éprouver un sentiment de nostalgie. Je constate souvent, d’après mes réactions, que j’ai été très marquée par cette période. Quand mon fils va à l’école, je lui dis de faire attention à ce qu’il dit. Ce n’est pas normal. » Et puis, Krisztina Tóth s'attache au détail: «J’essaye de décrire les petites choses de la vie quotidienne qui révèlent les formes cachées de l’agression ; de trouver le bon détail, le bon cadrage qui, comme dans une photographie, révèlent quelque chose de plus large que la petite histoire.»

Milena Le Comte Popovic

(Photo: Judit Marai)

www.tothkrisztina.hu

Textes traduits en français dans :

Le rêve du Minotaure, traduit par Lionel Ray, éd. Caractères, 2001

Trois poètes hongrois, Krisztina Tóth, János Lackfi, András Imreh, éd du Murmure, 2009

La nouvelle, Sur le sol froid , dans Miroir hongrois, éd. L’Harmattan, 2008

 

 

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