Pourquoi le Ve ?

Par Emmanuelle Sacchet

Tout a commencé par une question. Cela se passe souvent comme ça avec les enfants. Depuis les “pourquoi la neige est blanche”, l’eau a coulé sous les ponts de la première décennie des élèves de CM2. “Qu’est-ce qu’habiter une capitale ?”, pourrait avoir été le point de départ de cette sortie avec une classe du Lycée Français de Budapest qui en a profité pour mettre sur pied une journée patrimoine. Et chacun sait que les questions enfantines sont aussi redoutables que logiques. “Pourquoi les guerres ? Les révolutions ? Les ponts sur le Danube ? Les juifs déportés ? Le communisme ? Les flammes éternelles ? Les grandes banques somptueuses ? Les commémorations ? Le Ve arrondissement ?” Pourquoi, hein ?

Toute l’Histoire de la Hongrie se lit par le biais des bâtiments et des statues de Budapest, a fortiori du Ve arrondissement représentant le pouvoir et le centre administratif. Aujourd’hui il sera vu et disséqué par le rayon laser de leurs yeux d’enfants qui n’ont décidément pas froid. Disséminés par petits groupes de 6, ils ont chacun une feuille de route contenant une carte à déchiffrer, un itinéraire à établir, des énigmes à résoudre, des dessins à croquer et des réponses à trouver. Ils se piquent au jeu de piste de la balade en quelques instants, heureux de voyager dans leur propre ville.

Si les enfants marchent la tête en l’air, c’est parce qu’ils ont bien les pieds sur terre et pas les yeux dans leurs poches. Ils apprendront à se tromper à vouloir aller trop vite, à se remettre en question et à travailler en équipe. Les personnalités s’affirment mais s’unissent au plaisir de la découverte des différentes étapes. Les Hongrois traduisent aux francophones les inscriptions des statuaires, les bons en dessin croquent sur le vif quelques façades, les petits malins déduisent en moins de deux l’orientation, les plus réfléchis résolvent in extremis les questions pièges, les leaders motivent leurs troupes; même les plus timides finissent par sortir de leur réserve.

Mais alors, qu’ont-ils retenu de leurs quelque 6000 pas ? (Nous avons des astuces pour tout compter). L’histoire visuelle de Budapest. Tous les courants politiques, économiques, architecturaux et artistiques se sont greffés dans les bâtiments que nous croisons.

L’histoire de la conquête des Habsbourg. Les Autrichiens s’étaient emparés de la Hongrie au XVIIe siècle après avoir chassé les Turcs qui y étaient installés depuis 150 ans. L’architecture imposante du Ve reflète le faste de l’Empire austro-hongrois instauré en 1867. La grande place Szabadság (liberté) était autrefois le symbole de l’oppression des Habsbourg avec l’immense caserne prison de l’empereur Joseph II, qui n’était à l’époque qu’un terrain vague au nord de la ville.

L’histoire de la révolution de 1848. Les enfants furent stupéfaits de voir, Vértanuk tere, la flamme éternelle de Lájos Batthyány, exécuté le 6 octobre 1849, ce premier ministre qui justement tenta une révolution contre les Habsbourg.

L’histoire du Millénaire de 1896. Budapest a changé d’aspect grâce aux fêtes du Millénaire de la Hongrie commémorant les 7 tribus venant de l’Oural en 896. Les architectes ont œuvré à des dizaines de concours, à l’instar du palais de justice néo baroque d’Alajos Hauszmann qui abrite aujourd’hui le musée ethnographique. Mêmes les coupoles du parlement et de la Basilique Saint Etienne mesurent 96 m de haut.

L’histoire de la Première Guerre mondiale, qui mit fin en 1918 à l’Empire du compromis austro-hongrois. Parmi les splendeurs rénovées du Ve, les impacts de balles d’une maison à l’angle de la place Szabadság et de la rue Oktober 6 sont soudain très parlants.

L’histoire de la Seconde Guerre mondiale, par le biais d’un Mémorial édifié le 16 avril 2005, une suite de chaussures en bronze sur les rives du Danube. Cet hommage aux juifs précipités dans le fleuve est une trace indélébile des milliers de juifs exécutés entre 1944 et 1945, jetés dans le fleuve par les croix fléchées, le parti nazi des hongrois collaborateurs.

L’histoire communiste. Curieusement, au centre de la même place Szabadság se trouve protégée de barrières la dernière statue de l’ère communiste ayant échappé au Szobor Park. Elle symbolise la libération de Budapest par les Russes, ayant chassé les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale. Certains Hongrois voudraient la voir également déboulonnée. Mais ce petit lopin de terre appartient aux Russes !

L’Histoire de la révolution de 1956 contre le pouvoir communiste. Près du Parlement, des boulons ont été vissés sur les impacts de balles pour garder une trace des tirs du 23 octobre 1956, un jeudi très sanglant. Des milliers de Hongrois durent alors fuir le pays. Une statue d’Imre Nagy, qui paya de sa tête l’insurrection, est érigée depuis 11 ans.

L’histoire de l’art nouveau. Les progrès industriels permirent un emploi novateur du verre, du fer et de la céramique. Les formes poétiques et féeriques de la Sécession imitent celles de la nature, sans soucis de symétrie. A l’intérieur les espaces sont cependant très fonctionnels. Nous croiserons la célèbre caisse d’épargne d’Ödön Lechner rue Hold au mirifique toit invisible, le Palais Gresham de Zsigmond Quittner aux magnifiques fers forgés de paons, la maison Bödö d’Emil Vidor, 3 Honvéd utca, aux balcons décorés de tournesols, la banque nationale aux bas-reliefs représentant divers corps de métiers ou le siège de la télévision hongroise place Szabadság.

Je simplifie la dernière heure contre la montre évoquant juste les 20 km d’escaliers du Parlement, les “pogácsa” achetées en V.O, le tour en tramway n°2, les 2000 tonnes du Pont Széchenyi ou le km 0 de Buda. L’important est de toujours constater que l’on peut aller au bout du monde avec les enfants !

Merci à eux… ainsi qu’à Richard Teissonnière, grand directeur, Frédéric Ollivier et Abel Tytgat, leurs maîtres, Marie-Pia Garnier, Evelyne Ollier et Judit Wilkes, accompagnatrices de haut vol.

budapestparcours@yahoo.fr.

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