La tombe profanée

La chronique de Dénes Baracs

La chronique de Dénes Baracs

Échos de la francophonie

Les profanateurs qui ont vandalisé, récemment, dans un cimetière de Budapest, la tombe de János Kádár, volant le crâne et plusieurs ossements de l’ancien dirigeant communiste tout puissant et aussi - comble de l’infamie - l’urne contenant les cendres de son épouse, ont agi non seulement d’une manière inhumaine et méprisable, mais aussi d’une façon simplement stupide.

Ils ont voulu faire disparaître les restes de l’homme qui a dirigé la Hongrie pendant 32 ans après l’écrasement du soulèvement de Budapest en 1956, conduisant le pays de l’époque des représailles sanglantes jusqu’au «communisme du gulyás», le transformant en „la baraque la plus gaie du camp socialiste”. En fait, ils ont ressuscité son souvenir et ont remis son personnage complexe, contradictoire et tragique de nouveau au centre de l’actualité. Et ce n’est pas tout : confrontée à ce sacrilège, toute personne qui a vécu adulte ou même adolescent «l’ère Kádár», se pose de nouveau la question de son ancienne relation historique et personnelle avec cette figure incontournable de l’Histoire de la Hongrie et de la vie des Hongrois.

Déjà la «question Kádár» était «dans l’air» avant même la profanation. Une pléiade de livres, de mémoires et même de pièces de théâtre évoque le souvenir de ce politicien – éloigné du pouvoir en 1988 et mort en 1989, au moment de l’écroulement du système tout entier. Il s’agit d’analyses scientifiques ou littéraires, d’œuvres sérieuses ou satiriques, plus ou moins férocement critiques. Mais surprise, le succès le plus marquant de cette littérature n’est autre qu’une biographie récente proprement apologique, œuvre de l’écrivain György Moldova qui, revenu à la mode, ne quitte plus les écrans où ses différents intervieweurs raffinés peinent à lui extirper quelques mots de condamnation, toujours en vain... Et qu’écrit-il dans cette apologie notre écrivain enthousiaste ? Rien de moins que, en 1956, armes à la main, il aurait volontiers tué le même Kádár qu’il considérait alors comme un ennemi du peuple tout entier. Mais voilà, son opinion a changé et il le voit maintenant comme l’homme politique le plus important du siècle dernier. Or les sondages le confirment : une majorité de Hongrois a apprécié et apprécie Kádár de cette même façon changeante et nombreux sont ceux qui cultivent une certaine nostalgie à l’égard de l’ère Kádár.

Car, avec le temps, la majorité des Hongrois a conclu un «compromis historique» et personnel avec le système : à partir des années 1960, en échange d’une relative liberté économique qui assura un niveau de vie supérieur à celui de la plupart des autres pays du bloc soviétique, mais aussi grâce à une certaine souplesse dans la vie culturelle et dans la politique intérieure, avec la possibilité, certes limitée mais réelle, de voyager de temps en temps y compris en Occident, la contestation violente du communisme a laissé place à une tolérance réciproque : vivre et laisser vivre. Bien sûr, c’était toujours une dictature – «du prolétariat», en fait de la nomenklatura, mais dorénavant dans des gants de velours. En fin de compte, tout le monde savait que nous nous trouvions dans le bloc soviétique, qu’il n’y avait pas de place pour une démocratie pluraliste, un libre jeu des forces politiques indépendantes, mais dans les pays voisins nous avons pu voir à l’œuvre des dictatures «socialistes» bien pires que celle que la Hongrie a connue. Dans ces circonstances, les clins d’œil de Kádár vers les «masses» ont fait le reste : tout le monde a compris ses allusions aux contraintes extérieures, qui étaient en même temps intérieures, les Soviétiques étant tout le temps présents dans le pays avec leurs troupes.

C’est ainsi que la Hongrie de Kádár - violemment condamnée et isolée dans les années qui suivirent le soulèvement de 1956 - est devenue à partir des années 70’ un partenaire privilégié de l’Occident qui, à travers l’Acte d’Helsinki, a tenté d’introduire les droits de l’Homme dans le glacis soviétique - avec un certain succès chez nous. J’étais correspondant à Paris quand Kádár fut reçu par le président Valéry Giscard d’Estaing avec les honneurs dus à un chef d’Etat, même s’il n’assurait pas une telle fonction puisqu’il dirigeait le parti d’Etat, comme on dit maintenant. C’était alors la seule fois où j’ai vu les Champs-Elysées vides, la circulation ayant été interrompue lors de la cérémonie au mémorial du soldat inconnu. Une vue impressionnante. Ferenc Fejtô, l’historien des démocraties populaires de l’Europe centrale, m’expliqua plus tard qu’il voyait dans la figure de Kádár un parallèle avec l’empereur François-Joseph : ce dernier a commencé son règne avec l’écrasement de la révolution hongroise devenant ainsi l’homme le plus haï du pays, pour conclure plus tard un compromis «historique» avec les contestataires assujettis et devenir une figure de père de la nation.

Et je n’ai pas encore mentionné son parcours personnel : l’histoire du jeune ouvrier qui n’a jamais connu son père, qui fut élevé par sa mère et qui a trouvé le sens de sa vie dans le mouvement ouvrier, puis concrètement dans le parti communiste, interdit sous le régime de Horthy avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. Emprisonné pour ses obédiences communistes, il devient ministre de l’intérieur après la guerre et est impliqué dans les intrigues initiées par Staline dans tout le bloc soviétique, qui menèrent en Hongrie à la pendaison de László Rajk, un autre dirigeant communiste - il s’en repentira toute sa vie. Puis c’est à son tour d’être arrêté, torturé et emprisonné pendant des années par la «clique Rákosi» – ses camarades de parti. Réhabilité, puis élu premier secrétaire du parti communiste réorganisé après le soulèvement de 1956, il a d’abord justifié ce mouvement avant d’accepter d’être placé à la tête du régime par les Soviétiques qui venaient d’écraser la révolution. Il a par ailleurs fait exécuter Imre Nagy, le Premier ministre d’alors - qui, tout en étant resté communiste toute sa vie, a accepté les idées et le sens de cette révolution, au prix de sa vie.

Après tant d’horreurs, c’est encore Kádár qui tenta, tout de même, de créer un socialisme vivable et de «faire la part du feu» dans le cadre de l’empire soviétique - avec un certain succès qui ne pouvait, pourtant, masquer l’absence de démocratie et de liberté. Et c’est pour cette raison que, finalement, son modèle devait échouer.

Malade, il devait présider encore une direction collégiale qui rejeta ses idées. Dans son dernier discours - prononcé alors que son esprit était déjà brouillé, devant le comité central du parti, - les fantômes des victimes ont réapparu. Il les évoqua, sans les nommer, et mourut quelques mois plus tard, le jour où la réhabilitation d’Imre Nagy fut prononcée par un tribunal.

Des drames dignes de Shakespeare. On croyait le parcours de János Kádár déjà clos. Ce n’est pas le cas, nous dit l’épilogue répugnant, cette profanation de tombe - un acte unanimement et sévèrement condamné à travers toute la Hongrie, indépendamment de toute opinion politique. Et c’est l’unique point rassurant de cette triste histoire.

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