Tous les chemins mènent aux Roms

Il a joué pour les plus grands jazzmans de ce monde : Thelonious Monk et Herbie Hancock l’ont employé tour à tour dans leur ensemble pour qu’il puisse, à leurs côtés, opérer sa magie le long de son piano à queue. Il n’y a pas de doute, Árpád Tzumo est doté d’un prodigieux talent. Le grand pianiste hongrois faisait mouche auparavant ; il s’est produit partout sur le globe, parfois même devant dix mille âmes. Étonnement, avant sa brillante prestation de jeudi soir au Club de Jazz de Budapest, le musicien gitan a confié : «je devrai peut-être me trouver un autre emploi».

Aux commandes de son quatuor nommé Tzumo Jazz Drums Quartet, le multi-instrumentaliste pilotait la batterie à l’occasion de ce spectacle. «J’ai grandi dans une famille de musiciens, mon père était un percussionniste. Cependant, malgré mon amour de la batterie, ma mère préférait que je pratique le piano. C’est comme si je réalisais un rêve d’enfance aujourd’hui», a-t-il affirmé ravi. Et ce n’est pas en amateur qu’Árpád Tzumo s’est présenté jeudi soir. Secondé d’Ávéd János, Szakcsi Lakatos Róbert et d’Egri János, respectivement au saxophone, piano et contrebasse, Tzumo a livré une performance élégante, ponctuée de rythmes ingénieusement endiablés. Ce qu’il se fait de mieux.

Pourtant, le pianiste de formation peine à vivre de son art. «Quelque chose s’est produit au milieu des années 2000. Une cassure entre l’artiste et l’auditoire. Je blâme les plateformes de streaming», s’est-il désolé. «Les gens réguliers ne sont plus attirés par le travail des artistes. Aujourd’hui la moyenne consomme la musique comme de la marchandise. Je ne m’abaisserai pas à produire de la vulgaire marchandise», a-t-il affirmé, passionné. «Le jazz, c’est une forme d’art si pure! De l’improvisation et de la création brute; il ne faut pas s’étonner d’en entendre les influences dans la plupart des genres musicaux modernes», a fait remarquer le musicien qui a travaillé pour de grandes figures du hip-hop comme Jay-Z. Bien dur de le contredire alors que le dernier projet aux sonorités jazz de Tyler the Creator, IGOR, trônait au top du site Billboard en date du premier juillet dernier.

Chez soi en Hongrie?

«Je suis un Rom, et fier de l’être. En Hongrie, les gens nous appellent les «gypsy». Historiquement, nous sommes un peuple itinérant, un peuple nomade. On se sent à la maison partout où l’on est. C’était mon cas quand je vivais à Los Angeles, à New York ou à Toronto. Mais malheureusement, je ne peux plus tout à fait dire ça de mon pays natal», a avoué Árpád Tzumo. «Plusieurs de mes amis, de grands musiciens roms, sont partis d’ici dans les dernières années», a-t-il confié.

Le pianiste raconte que, depuis le début de la crise migratoire en Europe, une atmosphère de discrimination systématique s’est installée au pays : «le gouvernement ne supporte pas assez les Roms. Nous sommes constamment pointés du doigt pour tous les tords : les discours haineux pleuvent à notre endroit». «Lorsque les choses vont mal, les gens ont tendance à accuser injustement un groupe. C’est exactement ce qu’on fait les nazis à l’endroit des Juifs», a-t-il comparé.

Pourtant, les Roms ont une bien riche histoire en Hongrie, et tout particulièrement en musique. «La scène jazz hongroise est parmi les meilleures au monde. Tout provient de la musique traditionnelle gitane», a expliqué Tzumo qui a été particulièrement inspiré par l’œuvre du célèbre compositeur Béla Bartók. Il lui rend d’ailleurs hommage avec son album Hungarian Folk Songs paru en 2016. Le Gypsy jazz s’est aventuré jusqu’aux États-Unis dans les années 1960, où les mythiques musiciens Gábor Szabó, Zoller Attila et Joe Zawinul faisaient fureur. Aujourd’hui, seuls quelques clubs à Budapest promeuvent le noble art.

«J’adore venir jouer au Budapest Jazz Club. Ils ont vraiment la musique à cœur, ce n’est pas juste à propos des affaires», s’est réjoui Tzumo. «Il faut tenir bon, persévérer, et la lumière rejaillira», a-t-il conclu en ajustant ses cymbales. Quelques instants plus tard, il sauta sur scène, et c’est comme si tous ses soucis étaient disparus.

Xavier Bourassa

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