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François Cadilhon : Les Montesquieu après Montesquieu. Tenir son rang du XVIIIe au début du XXe siècle (1)


By JFB - Posted on 20 juin 2017

L’auteur de cette importante monographie sur les Montesquieu qui continuent la tradition familiale après la mort du romancier et philosophe est François Cadilhon, éminent historien, expert de l’histoire européenne des XVIIIe-XIXe siècles, qui se consacre à la recherche de cette époque dès le début de sa carrière. Parmi ses nombreuses publications, il faut évoquer celles qui sont rattachées à l’évolution de son université  (Bordeaux 3, Michel de Montaigne) où il est professeur et directeur de recherches. Il avait organisé, en collaboration avec certains de ses collègues un grand nombre de colloques dont récemment une rencontre internationale sur le sujet de la censure. Les actes de ces colloques et des recueils d’études assurent la diffusion dans les milieux universitaires et académiques les résultats des travaux scientifiques effectués à l’Université. François Cadilhon porte un grand intérêt à l’histoire et à la culture de l’Europe Centrale, ce dont témoigne sa synthèse sur la Hongrie traitant l’époque entre 1450 et 1850 (La Hongrie moderne, Pessac, 2005). Il a tout récemment publié avec l’aide de sa collègue hongroise Ring Eva l’article consacré au culte de la Vierge en Hongrie de la fin du Moyen-Age à nos jours dans le Dictionnaire historique de la Vierge Marie (2).


En ce qui concerne l’histoire de l’enseignement, il a fait des recherches sur la situation et l’évolution de ce domaine dans le Sud-Ouest de la France, puis il a élargi ses sujets vers la problématique actuelle, en partant de l’Ancien Régime. En guise de résumé, on peut dire que toute l’Europe entre dans son champ de vision s’agissant de l’enseignement secondaire et des réformes scolaires. Un autre domaine de recherches le préoccupe constamment, celui de la correspondance, tant le genre que l’histoire de ce moyen de communication est extrêmement important. Il a publié également des études avec l’aide de La Poste française  sur le réseau constitué par les lettres, réseau qui relie des pays et des personnages très distants dans l’espace. Enfin, il s’intéresse aux formes diverses de la vie religieuse et aux différentes institutions et aux avatars des églises pour terminer ce bref tour d’horizon.  

Son dernier livre relève à la fois de l’étude des carrières exceptionnelles en remontant aux sources du succès et de l’histoire de la noblesse française, étant donné que ce sont les Montesquieu originaires de Bordeaux qui sont au centre de ses analyses. Il avait déjà consacré plusieurs articles à  l’évolution historique de cette famille de notables dans le contexte bordelais en étudiant la vie quotidienne de la ville durant la vie du membre le plus important de la famille, Charles Secondat de Montesquieu (1689-1755). Dans sa monographie récemment publiée, il dépasse le XVIIIe siècle pour suivre le destin des descendants de l’auteur des Lettres persanes (1721) et il arrive à des conclusions intéressantes sur les rapports des générations et sur les traditions familiales.

La Préface a été écrite par un héritier du célèbre penseur et écrivain, Alexandre de Montesquieu vivant et habitant actuellement à proximité du château familial. Le tableau généalogique et historique embrasse non seulement plusieurs siècles, mais propose une approche polyvalente des histoires de carrière et des causes du succès ou du déclin. Les Montesquieu, famille de magistrats de noblesse de robe, occupaient depuis longtemps une place très importante dans la vie économique, juridique et politique de la région: déjà l’écrivain ayant fait des études de droit, avait hérité de la charge de président à mortier au parlement de Bordeaux et du titre du baron de la Brède. Son père, Jacques de Secondat avait combattu aux côtés du prince de Conti, en Hongrie, en 1685, contre les Turcs. Le fils avait préféré les arts et la philosophie et ses œuvres dont avant tout De l’Esprit des Lois (1748) ont exercé une influence majeure sur la pensée européenne. Son roman épistolaire et cet essai magistral sur les régimes juridiques et politiques se sont fait des disciples fervents parmi les représentants des Lumières en Hongrie. Pourtant, la fortune et les sources de revenus de la famille n’ont pas toujours permis à l’écrivain de se consacrer entièrement à la littérature et à la philosophie, il devait s’occuper de la production de son vignoble pour assurer son rang et gagner de l’argent. Quand suite à la guerre de succession d’Espagne, puis de la Révolution  le commerce du vin bordelais avait perdu des marchés, la famille a connu des adversités, et la question se pose : comment traverser des époques et des situations économiques et politiques tout en gardant la fortune et le niveau digne de la noblesse des ancêtres ? « Comment tenir son rang » malgré toutes les difficultés ?

François Cadilhon présente dans les détails les étapes de cette histoire tout en constatant que parmi les descendants de l’écrivain, aucun n’a pu égaler sa célébrité et sa carrière de brillant intellectuel et de créateur. Il est vrai que son fils avocat et conseiller avait bien réussi dans son métier de parlementaire qu’il n’aimait pas, toutefois il n’est pas devenu penseur reconnu. Il a épousé la fille d’un riche propriétaire terrien, ce qui a consolidé la fortune familiale, mais il n’a pas eu de descendance par leur fils unique. Par contre les deux autres enfants de Montesquieu, deux filles, ont contribué au maintien du rang et de la situation économique de la famille. Sa fille aînée Marie-Catherine avait épousé Vincent de Guichaneres, seigneur d’Armanjan, et la cadette Marie-Josephe-Denise est devenue la femme d’un cousin, Godefroy de Secondat. C’est par cette branche féminine que le nom et la notabilité ont été maintenus et que le domaine et le château de la Brède sont restés en leur possession après la Révolution.

Le livre reconstitue par un nombre imposant de documents la succession des membres de la famille qui ayant surmontés avec succès toute une série de vicissitudes économiques, militaires et politiques ont pu finalement garder leur mode de vie digne du „grand” Montesquieu. Pourtant, ils n’ont pas eu la force d’agrandir leur influence ou de contribuer aux arts et aux sciences. L’excellent historien prouve ce processus sur la base d’un travail de recherches minutieuses durant lequel il avait dépouillé les archives familiales tout aussi bien que les autres sources historiques. Notamment, pour arriver à faire une synthèse, il avait utilisé la méthode de plusieurs de ses prédécesseurs dans l’historiographie familiale. Il fait référence aux travaux d’un grand spécialiste de Colbert (Jean-Louis Bourgeon) qui, ayant approfondi l’étude de cette thématique dans un autre corpus soutient que l’ascension sociale et le succès financier (ou autre) ne sont concevables que sur une base familiale bien solide. Il n’y a que ce moyen qui puisse assurer le développement et l’épanouissement d’un talent personnel. C’est le secret des histoires de grande réussite et par la suite, le devoir des successeurs est de maintenir au moins le niveau sinon de continuer à évoluer.  

Ces facteurs différents sont réunis dans l’histoire des Montesquieu, mais chez eux, c’est la branche des femmes qui a assuré la continuité selon la démonstration brillante de François Cadilhon. Sur ce plan encore, le modèle de la vie privée de l’écrivain est incontestable. Ayant choisi de ne pas faire un mariage d’amour, en épousant Jeanne de Lartigue, fille de huguenots riches, il a préféré la solidité matérielle à la passion, étant donné que la fiancée avait apporté une grande dot au mariage. C’est elle qui avait géré les affaires économiques et financières durant toute sa vie. Grâce à cette division des tâches conjugales, Montesquieu pouvait séjourner à Paris et voyager à l’étranger assez longtemps laissant à sa femme les soucis de la maison et de l’éducation des enfants. Ce modèle a été perpétué par les filles du couple et à travers des générations successives. Parmi les meilleurs exemples, on peut citer celui de Louise Marie Suzanne qui avait vécu durant la deuxième moitié du XIXe siècle et a épousé un baron De Sivry. Elle a réussi sur plusieurs plans à mener les affaires à bien et à rester présente dans la vie sociale. En règle générale, on peut affirmer que les femmes se sont montrées plus responsables envers la tradition familiale que les hommes. Ce sont elles qui ont pris les décisions importantes en matière d’héritage, de gestion et de causes privées tout autant que publiques. En ce qui concerne les hommes, leurs choix sont discutables plus d’une fois. Par exemple dans les affaires de colonies, ils ont joué un rôle ambigu et après l’indépendance de certains territoires (comme Haïti), ils ont réclamé des dédommagements pour les plantations ancestrales, preuve du fait qu’ils ne se sont pas toujours montrés sensibles aux droits de l’homme sur le plan social. Par contre, comme militaires, inquiets après la bataille de Sadowa, ils ont tenu bon dans la guerre franco-prussienne de 1870 et dans la première guerre mondiale. En guise de conclusion sommaire, on peut dire que suivant les recherches consciencieuses de François Cadilhon, le bilan présente des contradictions: malgré les efforts des générations successives qui ont succédé au grand personnage, les traditions n’ont été sauvegardées que partiellement.

Il est à remarquer que si les descendants ont vendu plusieurs parties des domaines, ils se sont tous attachés profondément et sans condition au domaine de La Brède apportant dans la famille le titre de baron. Le château qui appartient aujourd’hui à une fondation privée reste toujours un symbole familial, ce qui implique que les sens symboliques pèsent beaucoup dans la continuité. Le rapport aux manuscrits et aux documents a considérablement changé tout au long des dernières dizaines d’années et dans le bon sens. Toutes les archives sont ouvertes aux chercheurs pour qu’on puisse vérifier les hypothèses relatives à l’œuvre de Montesquieu et à l’histoire de la famille après sa mort. Il reste évidemment impossible de voir clair dans les premiers événements concernant le destin des manuscrits. Comment reconstituer les réactions des enfants concernant les documents relatifs à l’essai de leur père (L’Esprit des Lois) qui avait été interdit, puis discuté à l’époque? Pourtant par la suite et dans le présent, ce problème est réglé et les archives sont systématiquement dépouillées.

Ainsi, malgré les efforts des héritiers, la famille n’a pas pu (ou n’a pas voulu) continuer à monter toutes les échelles sociales et s’est contentée en fait de garder les traditions de façon respectable. Même par rapport à cela, les femmes ont prouvé plus de sens du réel que les hommes qui se sont mêlées plus d’une fois dans des actions parfois discutables. Actuellement, le fait de pouvoir travailler dans les archives signifie un grand pas en avant et c’est grâce à cette ouverture que François Cadilhon a pu bâtir son livre sur des fondements solides. Dans son livre, il propose un bon nombre de nouvelles approches dans la recherche de la famille en question et dans celle de la noblesse française en général.

Ilona Kovács

(1) Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, Pessac, 2016. 329 p.

(2) Paris, 2017., p.198-201.

 

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