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Jean-François Richet : « La société a plus d’emprise sur un homme qu’une ado de 17 ans »


By JFB - Posted on 09 mars 2016

« La meilleure manière de résister à la tentation, c’est d’y succomber », affirmait Oscar Wilde. Ainsi pourrait-on résumer « Un Moment d’Egarement », le dernier opus de Jean-François Richet qui sort aujourd’hui en Hongrie. Dans cette comédie teintée de drame(s), deux amis autour de la cinquantaine (Vincent Cassel et François Cluzet) s’éprennent de leurs filles respectives encore mineures. Invité des Journées du Film Francophone, le réalisateur évoque la peur de vieillir, la tragédie des banlieues françaises qu’il connaît par coeur, l’Oscar du « Fils de Saul » et sa passion pour Jean-Luc Godard.

 


JFB : Ta dernière fois ici, c’était pour la promo de Mesrine en 2008. Content de revenir ?

Jean-François Richet : Ah bon, ça fait déjà huit ans ? Wow ! Pour répondre à ta question, oui, carrément content ! Je me sens vraiment proche des pays d’Europe Centrale, de l’Est. Je trouve que la France a plus de points communs avec la Hongrie qu’avec les USA. On n’est pas des anglo-saxons et un poids de l’Histoire hallucinant nous lie. On n’est pas nés il y a deux cent ans comme les « States ».

JFB : Tu sollicites à nouveau Vincent Cassel qui s’est impliqué à fond dans ce diptyque consacré à « l’ennemi public N°1 » (il a pris 20 kilos, ndlr). Comment gères-tu un tel acteur sur un plateau ?

J-F.R : Par la force des choses et grâce à Mesrine, il y a une relation de respect et de confiance, ce qui n’exclut pas quelques désaccords. On n’a pas un cerveau pour deux. Une fois, comme ça dans une scène, Vincent va balancer : « Y’a un truc qui ripe ». Je lui réponds « Non non ! C’est très bien comme ça ! ». Il a un feeling et un instinct animal si puissants que ce serait une faute professionnelle de ma part de ne pas les entendre. On identifie direct les soucis. Vincent, il sera toujours bon sur un plateau. Vincent, il travaille pour un projet, pas pour lui. C’est un gars cool et à l’écoute. Pour « Un Moment...», je cherchais un mec de 45 piges environ. Pourquoi je me priverais d’un des meilleurs ?

JFB : « Un Moment d’Egarement » est ton second remake après « Assaut sur le Central 13 » (2005). Le genre te botte ? Pourquoi avoir choisi Claude Berri et John Carpenter, d’ailleurs ?

J-F.R : Moi, le remake, en soi, je m’en fous. Il existe des films intouchables comme « A bout de souffle », un objet unique, ou « Le Mépris » de Godard, qui est l’un des plus grands génies du cinéma à mes yeux. On ne peut pas refaire « Citizen Kane ». Ce n’est pas possible. Par contre, « Assaut » est déjà un remake de « Rio Bravo ». « Un Moment d’Egarement » est certes une histoire de 1977 mais dans laquelle on peut donner son point de vue sur la société actuelle. Là où tout change, c’est que les relations père-fille ont évolué, les conflits aussi... Mais on pourrait retravailler dessus dans vingt ans ou même monter une version hongroise en gardant cette trame-là ! C’est une histoire universelle.

JFB : Que faut-il comprendre à travers ce film ? Que tous les hommes ont une peur panique de vieillir et que séduire des petites jeunes est leur élixir de jouvence ? Dit comme ça, c’est limite...

J-F.R : Ce qui est intéressant, c’est que t’es un mec et que tu prends le problème à l’envers ! Les gars de 40 piges n’ont plus envie de vieillir ? Ca c’est la vérité. Moi, je joue à la Xbox parce que ça me plaît. Sérieusement, le pitch, ce n’est pas du tout un gars qui veut séduire une gamine. C’est elle qui drague un adulte. C’est elle, le moteur de l’histoire ! Lui, il subit ! Il a un « vrai moment d’égarement », il couche une fois avec, il se rend compte qu’il a été faible ET il a la repousse mais comme elle est vraiment amoureuse, elle insiste ! Et elle se dit quoi la fille ? Oui, ce mec-là m’aime vraiment et ce qui l’empêche d’être avec moi, c’est soit mon père, soit la société. La société a beaucoup plus d’emprise sur un homme qu’une ado de 17 piges. Lui, il veut être pote avec elle mais il ne parvient pas à résister.

JFB : Il y a 20 ans, tu sortais coup sur coup « Etat des lieux » et « Ma 6-T Va Crack-er », illustrant le malaise des banlieues françaises dont tu es issu (un HLM de Meaux, ndlr). La situation a empiré...

J-F.R : Je suis issu des banlieues que j’ai connues, celles d’avant le 11-Septembre. J’ai connu une banlieue dure mais fraternelle, multiconfessionnelle, multiethnique, et on se fichait des différences. Maintenant, la religion prend trop de place. Bon après, il faut relativiser, je n’ai pas vu des cathos couper des têtes. Je n’aurais jamais cru voir un tel tableau quand j’y vivais. C’était certes violent, il y avait beaucoup de confrontations avec les autres cités, les autres bâtiments, la police, mais jamais de communautarisme. Deux de mes meilleurs amis du quartier étaient juifs et je les fréquente toujours. Je n’ai jamais entendu d’insulte antisémite. Il faudrait une laïcité forte et à poigne, plus de justice et une meilleure mise en valeur des droits des femmes ! On se retrouve avec un recul de la République.

JFB : Tu affirmes apprécier les champs/contrechamps du réalisateur Tony Scott, icône du cinéma d’action (Top Gun, True Romance, Spy Game) disparue en 2012. Figure-t-il dans ton panthéon ?

J-F.R : Non, mais il a fait du très haut niveau avec « Ennemi d’Etat » et cette histoire de chasse à l’homme (le film évoque des surveillances et des écoutes remettant en cause les libertés individuelles, ndlr). Après, les thématiques qu’il a pu exploiter, ce n’est pas mon ciné. N’empêche, en réalisation pure et en direction d’acteurs, vu les gars qu’il a dirigés, genre Gene Hackman, il est vraiment doué. Dans le ciné d’action, on le reconnaît au bout de trois plans. Il impose sa patte avec ses focales, le tournage à plusieurs caméras, les respirations... A un moment, il y a un champ-contrechamp parfait quand Robert Redford et Brad Pitt discutent sur un toit dans « Spy Game ». C’est tout con mais c’est nickel ! Mon panthéon, c’est Godard, Welles, Fritz Lang, Abel Gance... Dans les contemporains, je mets Michael Mann au-dessus de tout. Christopher Nolan, c’est du bon, aussi.

JFB : Tu admires particulièrement le russe Sergueï Eisenstein, auteur du « Cuirassé Potemkine ». Les magyars comme Jancsó ou István Szabó ont-ils aussi irrigué ta culture cinématographique ?

J-F.R : Malheureusement, je n’ai jamais vu de films hongrois. Je regarderai « Le Fils de Saul », c’est sûr. Je ne dis pas ça parce qu’il a eu l’Oscar, mais on m’en parle sans arrêt. J’ai un rythme de travail dingue, mais il y en a trois-quatre que j’ai absolument envie de voir et il est dedans. Tu me disais que Claude Lanzmann avait adoré ? Raison de plus de le découvrir. Mais à la base, je ne vais pas beaucoup au ciné. Je suis plutôt un mec qui bouquine. J’aime beaucoup les auteurs français du 18-19ème et ceux du début du 20ème. Je lis énormément de classiques, de livres d’Histoire. J’adore la période révolutionnaire jusqu’à l’Empire et même jusqu’à la Commune de Paris. Dans ma bibliothèque, il y a Balzac, Dumas, ou des romans populaires comme ceux de Zola et de Maupassant.

JFB : Le prochain Richet s’appellera « Blood Father », l’histoire d’un escroc libéré de prison joué par Mel Gibson qui doit protéger sa fille de dealers voulant la tuer. On pourrait en savoir un peu plus ?

J-F.R : Le film est fini. Il sort fin-août aux USA. Pour la France, c’est l’Amérique qui décide, mais comme ce sera une diffusion internationale, ça devrait être en salles dans la foulée. C’est un film sur la rédemption. Un film d’action sur les relations père-fille, sur un gars obligé de renouer avec son passé qu’il veut mettre de côté pour la sauver... Un film sur les sentiments. Avec de l’action, mais aussi des sentiments. Ca se passe dans une Amérique très pauvre, très sociale, au Nouveau-Mexique. On a tourné sur place dans le désert. Les gens habitent dans ces caravanes parce qu’ils n’ont pas les moyens de s’acheter une vraie baraque. Ce sont des villages entiers appelés « trailer park ». Tu vas voir, Mel Gibson est vraiment incarné. Tu auras du mal à imaginer qu’il n’ait pas fait ce rôle-là avant.

Propos recueillis par Joël Le Pavous

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