Port-au-Prince, mon amour

Échos de la francophonie

La chronique de Dénes Baracs

Le tsunami de 2004 a causé plus de victimes que le tremblement de terre de Haïti, mais je ne peux imaginer de tragédie plus horrible que celle qui a frappé Port-au-Prince, cette ville de toutes les malédictions. Concentré sur un territoire plus restreint, qui devait déjà subir tous les coups du destin, de l’histoire et de la nature implacable, ce cataclysme a tué beaucoup plus de femmes, d’hommes et d’enfants qu’il ne l’aurait fait dans un pays aux conditions “normales” (si l’on peut employer ce mot dans le cas de pays qui ont la malchance de se trouver dans des zones de convection des plaques tectoniques…). 

Bien sûr, le principal responsable de ce désastre fut la nature, qui a prouvé une fois de plus que l’emprise de l’homme sur son sort est aléatoire, que la terre “ferme” peut se mettre en mouvement sous nos pieds à tout moment. Nous vivons tous au-dessus des magmas de l’enfer, plus ou moins bien isolés de notre fragile civilisation par des couches de roche de diverses épaisseurs.

Mais à Haïti, le bilan de cette tragédie a été alourdie du fait de l’homme et des sociétés humaines. Non seulement sur l’île, longtemps dominée par les colonisateurs et autres dictateurs locaux et pervertie, jusqu’à nos jours, par la corruption et la pègre, mais aussi les puissances – et par l’impuissance – du monde extérieur. Toutes les interventions des diverses puissances concernées, même celles de bonne volonté, ont fini plus ou moins mal et Haïti est éternellement resté “le pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental”.

Les experts s’accordent à dire que la majorité des édifices écroulés à Haïti n’était pas conformes aux normes de sécurité et de construction (ces normes auraient d’emblée été insuffisantes mais, du fait de la pauvreté et de la corruption généralisée, personne n’avait cherché à respecter ne serait-ce que celles qui existaient sur le papier). Aucune préparation civile préalable, des infrastructures insuffisantes, un manque criant d’engins de déblaiement – tout a contribué à aggraver les conséquences d’un tremblement de terre déjà extraordinairement grave.

C’est ainsi que les proportions du drame ont approché celles d’Hiroshima, qui a perdu 140.000 vies le 6 août 1945 et quelques 100.000 par la suite. A l’heure où j’écris ces lignes, on a déjà annoncé la mort de 160.000 personnes à Haïti – et qui sait combien ont péri sous les gravats! L’image de Port-au-Prince ravagée et de sa cathédrale éventrée nous rappelle celle des champs de ruines d’Hiroshima. Bien sûr, la ville japonaise fut frappée en pleine guerre et privée de toute aide extérieure. De plus les Japonais ne pouvaient pas imaginer ce qui les frappait.

Dans le célèbre film Hiroshima mon amour, le héros japonais qui a survécu au bombardement montre la ville à son amante française. Mais plus tard il lui glissera, au milieu de leurs étreintes: «Non, tu n’a rien vu à Hiroshima». Sous entendu: faute de l’avoir vécu, elle ne peut pas se faire une idée du cauchemar que fut cette attaque. Nous non plus, nous n’avons jamais vu Hiroshima – mais maintenant nous avons vu Port-au-Prince.

C’est le triste et honteux privilège de l’âge de la communication: vivre ce cauchemar dans notre salon, en toute sécurité – et encore, en version allégée! On nous a montré tous les rescapés, mais nous savions que pour chaque miraculé, 1000 personnes avaient péri. Et nous étions en outre épargnés de l’odeur pestilentielle des corps en décomposition et des scènes les plus cruelles.

Même ainsi, les médias nous ont montrer ce qu’il est impossible de comprendre: les dimensions humaines de l’inimaginable. J’ai suivi surtout les reportages des équipes françaises envoyées sur place, parce que, dans ce pays francophone, elles ont eu un accès plus facile aux gens que leurs confrères venus des quatre coins du monde. Et ce que nous avons vu était à la limite du supportable, malgré la retenue des correspondants. En même temps, au fil des reportages, je ne pouvais m’empêcher d’admirer et d’aimer ces gens si durement frappés mais qui réussissaient tout-de-même à sourire de temps en temps, à garder leur volonté de vivre, de recommencer, encore une fois.

Et ici j’ai pensé à Candide, héros inoubliable et ironique du grand Voltaire, qui, dans des circonstances tragiques, se hâte de prouver que notre monde est “le meilleur des mondes possibles”, même durant le tremblement de terre de Lisbonne qui a tué 30.000 personnes. «Car, dit-il, tout ceci est ce qu'il y a de mieux. Car s'il y a un volcan à Lisbonne, il ne pouvait être ailleurs. Car il est impossible que les choses ne soient pas où elles sont. Car tout est bien». Dérision mordante qui démontre pourtant que n’importe quel mal peut être apprécié autrement. Hiroshima et Nagasaki ont certainement raccourci la guerre et leurs morts ont sauvé des vies... Et il est indéniable que la tragédie de Port-au-Prince a mobilisé le monde entier dans un généreux élan de solidarité. Voilà un moment triste mais où toute l’humanité peut et se doit de s’unir.

De là il n’y aurait qu’un pas à faire vers une mobilisation plus éloignée dans le temps. Reconstruire Haïti – pas seulement les immeubles, mais pour une fois remodeler la société aussi, sortir enfin le pays de sa pauvreté sans fin, le lancer sur le chemin d’un développement réel et durable. Maintenir l’élan de la solidarité même quand il n’y aura plus de nouvelles secousses secondaires. Chimères? Gardons pourtant l’espoir, et gardons l’amour pour ces gens, ces survivants qui méritent une vie meilleure. 

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